AssiégéEs

Vous avez peut-être déjà croisé des annonces pour le zine « AssiégéEs ». Ou pas. Toujours est-il que voilà l’occasion de vous rattraper, nous avons eu la chance de pouvoir poser nos questions à l’équipe.

Les préventes sont ouvertes, et comme j’ai envie que vous lisiez au moins un peu cet article, le lien vers la prévente est dissimulé un peu plus bas.

Bonjour, mais qui êtes-vous ?

Nous sommes des femmes, des queers et trans* raciséEs qui travaillons en non mixité pour penser les conditions, les agendas, les modalités et les moyens de nos luttes contre le racisme, le patriarcat et le capitalisme. Sachant qu’il existe déjà des groupes contre le racisme, le patriarcat, et des partis anticapitalistes, on peut se demander pourquoi nous souhaitons initier une autre dynamique, et la réponse est simple : nous partons du constat, comme d’autres avant nous, que les mouvements traditionnels sont peu accessibles dans leurs langages, leurs objectifs et leurs modalités.

Ils s’adressent le plus souvent aux personnes à fort capital culturel et déjà très politisées, soit dans le cadre de leur famille, ou qui l’ont été dans le cadre d’études universitaires. Par exemple des concepts clés pour comprendre le capitalisme, comme la notion « d’exploitation » sont des acquis pour toutes ces personnes, et ce serait se taper une honte suprême que de demander des explications sur précisément à quoi ça renvoie. Or, il se trouve que beaucoup des personnes exploitées, même si très conscientes de leur condition dans ce qu’il y a de plus concret, n’utilisent pas ces termes ni toutes les autres théories auquel ils renvoient. Essayez de trouver un texte clair et accessible à faire tourner à vos ami.e.s ou votre famille sur le capitalisme, et plus précisément le néo-libéralisme, pour voir comme c’est loin d’être simple. Peu de gens souhaitent remettre ça en question.
Aussi, toute une partie de la gauche anticapitaliste, même celle qui n’est pas élitiste et est plus accessible, se construit sur le rejet de la religion, quand pour beaucoup des exploité.e.s, notamment issu.e.s de l’immigration post coloniale, elle est la colonne vertébrale de leur existence, dans un système aussi inégalitaire et une manière de résister à l’assimilation culturelle qui pour beaucoup de nos familles représentent presque une nouvelle manière d’être colonisé.e.s. La religion n’est qu’un exemple parmi toutes ces choses qui créent le décalage. Il est donc nécessaire d’avoir des espaces de politisation et de luttes qui soient adapté.e.s aux réalités des classes populaires post coloniales qui constituent la majorité des raciséEs en France, et à ceux des classes moyennes et sup dans nos communautés qui souhaitent réellement être dans une dynamique antiraciste anti libérale et anti intégrationniste.

Là encore, on n’invente rien, nous ne sommes pas les seul.e.s à faire ces constats, et certain.e.s essaient déjà de proposer ce genre d’espaces. Mais une dynamique comme AssiégéEs nous semblait importante parce que la plupart de ces espaces ne sont pas forcément inscrits dans une lutte anti patriarcale, et c’est un sujet qui pour nous est tout aussi important que le reste. Beaucoup de femmes, de queers ou trans raciséEs ne s’engagent pas dans l’antiracisme parce qu’ils ont l’impression qu’il leur faut choisir entre l’antiracisme et la lutte contre le patriarcat au sens large (sexisme, homophobie, transphobie), et si certain.e.s font le choix de l’antiracisme, d’autres font le choix de l’anti patriarcat. Et encore d’autres, fatigué.e.s par ces injonctions épuisantes, décident de ne pas militer du tout. Du côté de celles et ceux qui militent, cela donne des racisé.e.s qui vont ériger les violences et crimes policiers sur les hommes racisés comme la question la plus centrale, et d’autres qui vont ériger les violences sexuelles et les crimes conjugaux sur les femmes racisées comme la question la plus importante cette fois. Pour nous tout ça c’est assez destructeur et joue le jeu de la domination.

Donc au final, c’est vrai que notre projet est très ambitieux (rendre plus accessible le vocabulaire et les outils des luttes, développer des initiatives de formations politiques dans un cadre le moins élitiste possible, être à la fois antiraciste, anticapitaliste et antipatricat) mais il est à la hauteur de la tâche qui attend toutes les personnes qui souhaitent s’engager contre ce système dans sa globalité.

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Qui est à l’origine du projet ? Comment est venue l’idée ?
Je (Fania) suis à l’origine du projet, j’avais cette idée dans un coin de la tête depuis longtemps, et je me disais que j’allais attendre d’avoir des sous, et en début d’année j’ai eu une révélation : Je n’aurais jamais d’argent, je serai sans doute dans cette zone grise des personnes toujours entre deux CDD ou deux missions. Donc j’ai fait le squelette du projet, le site, la ligne politique, et j’ai contacté Naouel (la rédactrice en cheffe) et elle a sauté dans l’aventure avec moi. On a retravaillé le contenu politique et lancé un appel pour les personnes qui étaient chaudEs pou y être. C’est comme ça que João Gabriell est devenu notre community manager +++ (parce qu’il fait plein d’autres choses) et Sandra la directrice artistique. Nous avons une équipe de correctrices : Émy, Mira, Awa et Hanane, une équipe de traductrices (pour les textes qu’on trouve top mais qui sont en anglais) : Annette, Nadine (depuis Haïti) et Imane , et enfin deux illustratrices : Erika et Fatomousso. Le premier numéro a été possible grâce à nos 18 contributrices/teurs.

Plus personnellement maintenant, je suis, Fania, la directrice de publication d’AssiégéEs, j’ai 28 ans, je suis une haïtiano-Molotov (Manuel si tu nous lis : j’ai ma CNI et chante la marseillaise tous les jours), afro-caribéenne, afro-féministe, cis et queer. J’ai travaillé dans le monde associatif après mes études en science politique (à la fac), maintenant je suis en mi-temps CDD/ pôle emploi et à plein temps dans la lutte.

En quoi consiste le projet ? Nous avons vu pour le moment un zine et une date pour une Université Populaire, y aura-t-il d’autres terrains ou moyens d’action ?

Le projet principal c’est la revue mais nous développons aussi des évènements autour de l’intersectionnalité comme pratique politique. Pour nous, c’est dans ce terme « intersectionnalité » qu’est contenu notre ambition d’être à la fois antipatricat, antiraciste et anticapitaliste. On essaie de ne pas trop rentrer dans les débats sur l’intersectionnalité comme s’il s’agissait de quelque chose de figé, d’homogène, de forcément complice du néo libéralisme etc. On fera ce qu’on a à faire, le plus concrètement possible, en évitant le dogmatisme qui veut que la présence ou l’absence d’un mot soit disqualifiant dès le départ.

– Comme nous voulons vraiment arracher la théorie politique des univers élitistes qui l’accaparent, nous pensons que l’insérer dans un format comme une revue non académique, c’est un bon départ. La revue, c’est 104 pages (enfin normalement, nous sommes en cours de maquettage et on s’approche plus des 116 !) d’articles, d’illustrations, de photos, de poèmes qui rendent compte de la réalité des raciséEs, et principalement des femmes, queers, trans, notamment de classe populaire qui galèrent au taff, ou sont au chômage, que ce soit en France ou à l’étranger. Le numéro un sort en juin prochain, il sera disponible en version papier, les précommandes sont ouvertes et gratuitement en versions électronique sur notre site internet.

Les journées Intersectionnalité TMTC1 en juin, que l’on organise avec le blog Equimauves de Po B. K. Lomami, à Paris et à Bruxelles. Ce sont deux journées avec tables rondes, expos, culture, et ateliers autour des questions qui articulent race, classe, genre et orientations sexuelles. Toujours dans un esprit non académique.

l’Université populaire se déroule au mois de juillet.

« Retournement de cerveaux » : université populaire, radicale et racisée. Les modules seront les thématiques de la revue, accessibles et en plus c’est gratuit. Ce sont des ateliers et non des cours, ils sont tous construits pour que les participantEs arrivent d’elleux-mêmes et dans une démarche d’échange collectif aux outils pour penser leur émancipation et leur lutte.

[NDLR : vous trouverez le programme en cliquant par ici, c’est un fichier PDF]

On espère que l’engouement suscité par la revue, par les journées, l’université populaire, et les échanges qu’on aura, vont permettre de déboucher sur des luttes concrètes qui auront un réel impact sur nos vies. La route est longue mais on a la foi !

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Qui peut participer au projet ? Qui peut vous encourager ?

Tous nos projets sont destinés aux personnes raciséEs et plus précisément aux femmes, queers et trans raciséEs, particulièrement de classe populaire. Pour nous, c’est important de ne pas se mentir sur le fait qu’on a une cible particulière pour les objectifs particuliers qu’on a. Aucune coalition de masse ne peut avoir lieu si on refuse de prendre en compte les spécificités de la condition d’où on part. Nous voulons faire partie d’une dynamique racisée inscrite dans une lutte contre le système mais pour ça, on doit d’abord entre nous savoir où on se situe sur ces questions, et se former, et guérir ensemble. Guérir parce que les morsures de ce système, et en particulier du racisme, dans nos vies ont laissé de profondes traces qui rendent compliquée notre participation à un mouvement de masse sans avoir un rapport de force au préalable. On peut avoir toutes les aspirations universalistes qu’on veut, c’est loin d’être anodin d’être musulman.e, arabe, noir.e, et tout simplement non blanc.he, en Europe, aussi bien dans la société majoritaire que dans les milieux militants, tout aussi « anti système » qu’ils se prétendent être.
C’est donc la raison pour laquelle l’Université populaire ainsi que les ateliers pendant les journées Intersectionnalité TMTC sont en non mixité. C’est pour cela que nous avons mis énormément de disclaimer sur la page de l’inscription pour éviter les incrustes par des non concernéEs dans les modules.

Malgré toutes nos précautions, nous avons reçu des mails pour faire des exceptions par des « alliéEs » très intéresséEs… La fatigue.

[NDLR : aucun commentaire sur ce choix de non-mixité ne sera toléré ici, je vous préviens, vous serez violemment censuré-e-s sans préavis.]

Pour les personnes raciséEs :
– Venir à nos événements
– Suivre nos actualités via Facebook et Twitter et les partager
– En parler autour de vous
– Proposer des contributions (Pour le numéro 2, à partir de septembre)
– Si vous en avez les moyen commander le numéro 1

Pour les personnes non raciséEs:
– Commander la revue, et/ou la faire commander (Surtout si vous êtes dans des structures associatives blanches, qui à longueur d’années usent de l’expériences des raciséEs pour leur subvention, sans elleux. Ex : l’inter-LGBT).
– Faire connaître notre travail (sans paternalisme) aux personnes raciséEs susceptibles d’être intéressées.
– Ne pas prendre de la place que ce soit dans nos mentions Twitter ou sur notre page Facebook.
– Respecter la non mixité des projets.
– Faire des dons.
– On est souvent à la recherche de lieux (gratuits ou presque) dans Paris pour nos évènements (en non mixité) donc si vous avez des tuyaux, envoyez nous un e-mail.

Avez-vous déjà prévu une fréquence de parution ?
Ce sera deux par an, à part cette année où l’on en sort qu’un seul, le premier en juin. Le suivant sortira pour le début Février 2016.

Nous avons cru reconnaître dans votre belle équipe plusieurs personne que nous connaissons et admirons beaucoup, mais pour nos lectrices/lecteurs qui ne les connaissent pas forcément, pourriez-vous nous donner des liens vers les différents blogs/sites des rédacs de l’équipe histoire de patienter le temps de la sortie du zine ?

Contributrices et contributeurs de ce numéro :
Alexandra Wanjiku Kelbert, Annette Davis, Amandine Gay, Dawud, Douille, Elena Stoodley, Fania, [Inès El-Shikh], João Gabriell, Kely Cristina, Kiyemis, LSG, Marie-Julie, [Massinissa G], Momtaza Mehri, Mrs Roots, Naouel , Octavia Pierre, Po B.K Lomami, Tarek Lakhrissi, Thaïs Alvarenga, Y.A.M

Rédaction

  • Directrice de la publication : Fania
  • Rédactrice en cheffe : Naouel
  • Directrice artistique : Sandra
  • Community Manager : João
  • Illustrations :  Erika & Fatomousso
  • Relectures et corrections : Mira ● Awa ● Hanane ● Émy
  • Traductions :  Annette Davis ● Imane ● Nadine

Avez-vous des ressources à conseiller, des sites indispensables ou juste des trucs à lire absolument avant tout ?

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AssiégéEs, ça promet donc d’être vachement bien, nous à l’Écho on va les suivre et les soutenir, j’espère que vous aussi. Je vous ai menti plus haut, le lien pour les précommandes est ici, mais au moins vous avez lu l’article.

La page Facebook du projet se trouve par ici, Le compte Twitter est @assiegees et leur (très beau) site est par là.

écrit par
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