Baby Kruger – abstract musical poetry

Nathalie Garcia, alias Baby Kruger est une créatrice sonore Française qui vit en Belgique depuis 11 ans. Sound designer et compositrice, ses conceptions sonores sont pluridisciplinaires et englobent le montage son (cinéma, documentaire, animation…), la création radiophonique et la production de musique électronique et le live.

Elle sort premier prix du conservatoire en 2004 après quatre années d’études en acousmatique et musique assistée par ordinateur. Plus récemment, Baby Kruger produit un des meilleurs albums de 2012 Selkie sur le très bon label Schematic records, marquant ainsi le territoire de l’electronica. C’est avec une grande rigueur et une certaine forme d’ascèse qu’elle produit lives et morceaux cosmiques à l’esprit post-rave, intégrant field recording et recherche sonore.

Bonjour, où trouve-t-on ta musique ?

Sur internet, via le Bandcamp de Schematic et Doumen … mais je ne suis pas très douée pour me donner beaucoup de visibilité via internet, je n’y partage pas énormément ma musique. Je suis beaucoup plus généreuse en live ! Chaque scène que je fais, c’est une histoire que je raconte et il y a une volonté derrière. Ça peut être très différent à chaque fois selon le type d’événements ou mon trip du moment . Mais si je décide de faire danser les gens, je le fais toujours avec cette dimension expérimentale.

Peux-tu nous parler de tes créations radiophoniques ?

Ce sont des projets qui me tiennent vraiment à cœur. Ces créations me donnent l’occasion d’aller à la rencontre de personnes qui me nourrissent et qui m’émerveillent. J’ai fais une première réalisation sur les pratiques animistes Corses* et c’est là que j’ai découvert à quel point ce format est fantastique ! Ne pas recourir à l’image, c’est merveilleux à notre époque ! C’est presque subversif et c’est magique, de réussir à faire voyager les gens juste par l’écoute. Ça permet aussi d’avoir une « vision » plus brute, plus authentique, enfin c’est ce que je ressens. J’ai rencontré des gens incroyables durant ce séjour… Il y a une note d’intention sur le site d’Arte Radio. La Corse a été un séjour très particulier pour moi, qui a laissé une empreinte profonde : j’y ai vécu une expérience transcendantale forte et j’ai eu accès à des états de béatitude et d’éveil que je ne n’avais jamais ressenti dans d’autres lieux.

Et puis, il y a The Valley ** : c’est une expérience psychomagique que j’ai vécue et que j’avais envie de partager. Cette pièce est une invitation à la conscience. C’est Kika, de Radio Campus Bruxelles, qui m’a proposé le projet pour radia.fm. Super expérience, encore beaucoup plus introspective, mais j’aimerais pouvoir aller plus loin et la diffuser dans le cadre d’événements en multiphonie, pour que le public puisse vivre l’expérience pleinement.

Peux-tu citer des femmes qui t’ont influencé dans ton domaine ? Des artistes auxquelles tu te sens liée par ton travail ? Une « Muse » ? Des amies que tu voudrais nous faire découvrir ?

Oui, déjà, beaucoup de femmes qui ont vécu dans l’ombre d’hommes célèbres et qui les ont littéralement portés ! Comme Rolande Biès, par exemple, Hildegarde de Bingen, Taisha Abelar, Arouna Lipschitz, Gitta Mallasz, des femmes que j’ai rencontrées en Corse, mes amies, la nature, ce sont toutes « mes muses »…

Dans la musique électronique, on est si peu nombreuses que je suis obligée d’avouer que ce sont davantage des hommes qui m’ont inspirés, même si j’ai pu grandement apprécier le travail de certaines, comme Mira Calix. Je suis très exigeante par rapport à ce que j’attends d’une œuvre électronique. Cette musique est tellement mystique, transcendantale, tribale et expérimentale dans ce qu’elle produit de mieux… J’aime les artistes qui « sonnent » musique sacrée : la distraction et l’efficacité ne m’intéressent pas. Les goûts et les couleurs… Ce sont majoritairement des hommes avec une sensibilité proche de la mienne, privilégiant une dimension cosmique à la notion d’efficacité, qui m’ont inspiré. Mais j’ai également rencontré des DJs féminines qui m’ont enrichi musicalement, comme Dee Elfe qui est devenue mon amie, et Sexpérimental. Puis je ne suis pas seulement inspirée par la musique et j’en écoute peu finalement : j’ai déjà suffisamment de son dans les oreilles et j’aspire au calme. Si on est sans arrêt dans l’agitation, je pense qu’on passe clairement à côté de l’essentiel, c’est-à-dire d’une dimension plus éveillée de soi-même. Je préfère écouter un seul morceau, pleinement, en y portant une attention particulière qui me permettra d’en faire quelque chose de bon pour moi, plutôt que de me gaver de millier de morceaux qui vont juste m’exciter le cerveau et m’épuiser les oreilles. A la rigueur, si je suis dans une envie de transe, j’écoute un live, un mix…

Ce que tu exprimes là me fait penser à un Mr qui expliquait ce qu’était la MBSR (ndlr: Mindfulness-Based Stress Reduction), en disant que nous étions dans une société de la distraction et qu’il fallait d’autant plus entraîner nos cerveaux à l’attention, parce que finalement, on nous incite toujours à nous distraire, pas à cultiver l’attention…

Oui ! Je valide complètement cette notion de «société de distraction». Distraction et information aussi . Il me semble que ce monde des idées est complètement hors réalité, l’idée qu’on se fait du bonheur, notamment. Attention et intention sont intimement liés, plus on est attentif et conscient plus on se rapproche de sa vérité intérieure. Quand on a découvert comment activer ce feu là on se rapproche de la joie, et on développe une énergie incroyable qui permet d’arriver à ce qu’on veut.

Des accointances avec David Lynch ?

Oui, j’aime beaucoup ce mec et j’aimerais énormément travailler avec lui sur un projet radiophonique ! Je suis en train d’étudier la question. (sourire) J’ai regardé le documentaire qu’il a réalisé sur son parcours dans les universités pour présenter la méditation transcendantale, je me suis régalée et tu as parfaitement raison de parler d’accointances, ça me ravie !

Finalement, cet aspect très exigeant et pointu, qu’on retrouve dans ta musique, c’est ce qui fait la différence entre l’underground et les styles plus commerciaux, non ?

Une musique commerciale peut être aussi très exigeante à sa manière, l’exigence se situe simplement ailleurs… (rires) Mais effectivement, on retrouve plus cette forme de recherche dans la musique non commerciale. Après, l’underground c’est un bien grand mot, j’ai pu entendre des choses très vulgaires, agressives et sans profondeur dans ce qu’on qualifie de soirées underground…

Et dans le futur ?

Pour le moment je bosse beaucoup en sound – design et sur la musique d’un court – métrage. Ensuite, je préparerai deux nouveaux EP, des commandes de labels, et un voyage pour une création radiophonique. On pense aussi à notre projet de multidiffusion avec mon collectif Maldita … on aimerait bien s’orienter un peu vers de la recherche, dans le cadre d’une résidence.

NOTES :

* Corse, la voie animiste (50mn) : A la recherche des « bases vivantes d’une culture dont la notion s’effrite ici » (Antonin Artaud), Baby Kruger nous propose une expérience qui révèle le mystère de la société Corse et des pratiques locales originelles qui lui sont propres, par le biais d’un habillage sonore et d’une narration plus poétiques qu’analytiques. Chants polyphoniques, orgues d’églises et paroles de signadore nous entraînent dans cette création hybride à la découverte des mystères de l’île.

« Musique, création acousmatique et habillage sonore faisant partie de mes pratiques, le reportage radiophonique représente pour moi le média parfait pour retranscrire cette émotion sonore, intacte et organique. »

** The Valley (27mn) : Création radiophonique sous forme de méditation guidée ; hygiène du mental, richesse d’un enveloppement sonore travaillé au millimètre : musique, vent, voix, tambours, hochets, cris et autres envols de plumes ; prendre un temps pour soi afin d’explorer différents plans de conscience ; se laisser surprendre : radia.fm/?p=3907

« Chacun peut poser les mots qu’il souhaite : voyage ou transe onirique, aventure fantastique ou chamanique, pour moi c’est simplement un appel à la conscience. »

(NDLR : à l’heure actuelle, en France, les femmes ne représentent toujours que 15% des « solistes, instrumentistes », et 3% des chefs d’orchestres)

Pour aller plus loin: soundcloud.com/babykruger

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