Bowie, le consentement des femmes et la responsabilité des hommes

Disclaimer : Cet article évoque des agressions sexuelles, il est potentiellement triggering.

Désolé, mais ici je ne vais vous parler quasiment que de relations hétérosexuelles, et majoritairement cis, parce c’est bien de la domination des mecs cis envers les autres dont on parle. Et désolé, je vais aussi vous parler uniquement de relation entre un homme majeur et une femme mineure. Donc oui ce sera binaire, autant que la société actuelle. Pour autant, ce que je dis sur les femmes est tout autant valable pour des mecs trans ou des personnes non-binaires.

Alors le débat du moment c’est Bowie, est ce qu’il a violé oui ou non, est ce qu’on peut avoir 14 ans et consentir, etc. J’aimerais qu’on étende cette problématique un peu plus loin que Bowie et Maddox (laquelle déclare avoir consenti et ne rien regretter).

Pour rappel, selon la loi française, un-e pré-ado de 14 ans et moins ne peut consentir a une relation sexuelle avec une personne majeure. Aux USA, selon les états, la limite va de 16 à 18 ans (c’est ce qu’on appelle « statutory rape »).

Je pense qu’il faut distinguer deux choses. Le consentement des femmes et la responsabilité des hommes. Bowie n’est pas la seule « rockstar » à avoir couché avec plein de jeunes filles alcoolisées et défoncées par ses soins, même pas besoin d’être chanteur pour avoir cette fâcheuse tendance (même si évidemment la starification aide de manière conséquente). L’une d’entre elles dit donc avoir aimé ça. Est-ce qu’on doit douter de sa parole ? Bien sûr que non. Est-ce que du coup on doit zapper tout le reste ? Bien sûr que non. (L’autre problème c’est qu’il n’y a pas que cette jeune fille. Au moins une femme a déjà porté plainte contre lui pour agression. Se focaliser sur Maddox – qui a bien vécu la chose, on a compris – en particulier, c’est faire fausse route)

Evidemment qu’on peut avoir 14 ans, être ivre et consentir (même si la loi dit le contraire). Mais est-ce que la question est vraiment là ? Le problème ne vient-il pas plutôt de ces hommes qui en profitent autant qu’ils peuvent ? Je ne parle pas d’une histoire d’amour, ni même d’un ou deux coups d’un soir. Mais bel et bien d’habitude. De ces hommes qui ont pour habitude de sexer relativement souvent avec des ados *parfois très* jeunes, à qui ils fournissent parfois drogue et/ou alcool au préalable (ce qui est illégal par ailleurs) et qui se dédouanent en disant « mais elle était consentante ».

Je crois qu’il est tout à fait possible d’avoir des aventures sexuelles ou amoureuses avec une certaine ou grande différence d’âge. J’insiste encore une fois car je ne veux pas que ce texte soit instrumentalisé. Je ne veux pas qu’on me réponde : « Écoute, moi j’ai 20 ans et mon copain 45 et ça se passe très bien » ou « À 15 ans, j’ai eu un plan cul qui avait 28 ans et c’était chouette », parce que je n’en ai jamais douté. Je vous parle du mec de 28 ou 45 ans qui fantasme encore trop souvent sur seulement des jeunes filles, qui fréquente encore trop souvent seulement des jeunes filles, qui ne couche encore quasi uniquement qu’avec des jeunes filles.

Dans des cas comme celui de Bowie se pose en plus la question du statut : peut-on nier que les célébrités usent de leur influence pour pouvoir aisément trouver des partenaires sexuelles dans leur fanbase ?

image tirée du film hard candy
« Ce n’est pas parce qu’une fille sait imiter une femme qu’elle est prête à faire ce que fait une femme. » – Hard Candy

J’ai été moi-même, vers 16-17 ans, dans une sorte de fan club d’un groupe de rock. J’ai entendu plusieurs fois des copines de ce fan-club dire « ohlala, si [Nom du chanteur] me propose de coucher avec lui, je serais trop contente ». Alors soit, je comprends. (Moi je pensais : « Euh s’il me propose ça je serais deg »). Mais est ce que cela veut dire que si ledit chanteur propose effectivement ça à une fan de 16 ans, c’est totalement acceptable (note à part : c’était un mec en couple avec des enfants 😉 ) ? Que des jeunes filles fantasment là-dessus, qu’elles soient d’accord, c’est une chose. Qu’on se refuse de réfléchir à la responsabilité du mec dans ce genre de situation, c’en est une autre. Je sais pas, je me mets à la place d’un mec de 30 ans, en soirée, je croise une jeune de 14-15 ans, on flirte, elle est partante pour plus, est ce que à un moment je peux me dire « Attends… Elle est d’accord, mais est ce que ça veut dire que ce que MOI je fais est correct ? ». Je suis sûr que 90% des mecs ne se posent pas cette question une seule seconde. Partir du principe que le fait que la fille donne son consentement dédouane le mec dans n’importe quelle situation est somme toute assez centré sur les hommes, et manque cruellement de contextualisation. Nous vivons dans une société patriarcale, empreinte de la culture du viol, où beaucoup de femmes (et autres personnes AFAB) vivent avec des traumatismes et des insécurités. Combien ont donné leur consentement (de manière plus ou moins incertaine) puis regretté ensuite ? Combien en grandissant ont réalisé que certaines relations passées étaient finalement bien plus malsaines que ce qu’on pensait à l’époque ?

La plupart des mecs cis n’ont aucune idée de tout ça, ils n’ont aucune idée des rapports de pouvoir qui peuvent s’instaurer dans une relation, dans un rapport sexuel. Combien réfléchissent au potentiel passé de leur partenaire, combien demandent s’ils doivent éviter certains gestes, certaines pratiques ? Si peu. A partir de là, dire que seul le consentement suffit me semble problématique. Je vous rappelle qu’il y a des gens qui sont persuadés que Lolita, de Nabokov, était consentante. Une ado a pleinement le droit de donner son consentement. En revanche, un homme adulte doit-il automatiquement le prendre tel quel ?

On peut étendre ce raisonnement à une relation sexuelle entre deux personnes majeures également, par exemple quand il s’agit d’alcool. Coucher avec une personne très ivre qui vous dit « oui », c’est bien ou pas ? Je n’ai pas de réponse toute faite. Mais en ce qui me concerne, dans le doute, je n’oserais pas. Alors comment se fait-il que tant de mec cis hésitent à peine, qu’ils ne se posent même pas la question ? (Attention, encore une fois, je ne remets pas en question la personne qui consent, on peut tout à fait avoir bien bu et consentir et prendre son pied etc., testé approuvé).

Je pense qu’il est nécessaire de préciser à ce stade que certaines jeunes filles en pâtissent plus que d’autres, car plus « prisées » des cismecs : d’une part les jeunes filles racisées qui sont fétichisées, que ce soient par exemple les jeunes filles japonaises pour le cliché de la jeune fille « obéissante et disponible », ou des jeunes filles noires ou arabes qui sont hypersexualisées et exotisées (vous savez le fameux « oui mais elle faisait plus que son âge », ou la croyance que ce sont des filles avec moins de pudeur que les blanches, ainsi que le fantasme de « de toute façon au bled elles sont mariées à 12 ans »…) ; d’autre part des jeunes filles dites « fragiles », atteintes de troubles psy, traumatisées ou mal dans leur peau. On se souvient de cette histoire glauque d’un pompier, qui apr
ès avoir été appelé pour secourir une jeune fille après une crise d’angoisse et de tétanie, lui avait demandé son numéro sur son lit d’hôpital. Ils ont commencé à se fréquenter, et inutile de préciser que ça s’est très mal terminé. Sa défense à lui ? « Elle m’a donné son numéro, elle a été d’accord pour qu’on sorte ensemble ». Elle avait 13 ans, lui 20 ans.

WATER LILIES, (aka NAISSANCE DES PIEUVRES), Adele Haenel, Pauline Acquart, 2007. ©Haut Et Court
Image tirée du film La Naissance Des Pieuvres

Il va falloir arrêter de prétendre que les hommes cis sont nés de la dernière pluie, qu’ils n’usent jamais de leurs privilèges à des fins malhonnêtes, SURTOUT en matière de sexe et de relationnel. Peut-être qu’ils n’en sont pas conscients ? Eh bien on va leur expliquer. Vous me dites que ça peut être sain ? Probablement que ça peut l’être dans certains cas, mais si on regarde la chose dans sa globalité, je ne vois pas en quoi ça l’est.

On peut évidemment aborder le côté légal. Qui a la fois protège et à la fois peut paraître problématique. Dans certains états des USA, la « majorité sexuelle » (qui n’existe pas en tant que telle mais désigne uniquement l’âge a partir duquel on peut consentir légalement à un rapport avec une personne majeure) est fixée à 17 voir 18 ans, ce qui peut paraître aberrant. En France, nous avons l’habitude que ce soit 15 ans (sauf avec une personne jouissant d’une autorité ou d’un ascendant). Ca peut paraître également aberrant pour certain-e-s. On peut tout à fait discuter du bien-fondé de cette décision de justice, il n’empêche que de fait certains actes sont illégaux. Je ne trouve aucune excuse aux types qui te diront qu’ils n’étaient pas au courant de l’âge de leur partenaire ou de la loi. Je ne trouve aucune excuse aux types qui choisiront délibérément d’outre-passer cette loi pour leur bon plaisir.

Au-delà de la légalité, je pense qu’on ne peut plus nier qu’un homme adulte qui couche uniquement avec des jeunes filles, ce n’est pas anodin. Par extension, au vu de la question Bowie, et à propos de légalité : qu’on se mette d’accord, je ne reproche pas aux ados de boire, de consommer de la drogue et de coucher (ce serait très hypocrite de ma part), mais je reproche aux hommes adultes de fournir drogue et/ou alcool à des ado/préados, dans le but de faire du sexe, et ce sur une base régulière.

Il ne faut pas oublier que ces hommes raisonnent ainsi : la majorité sexuelle est à 15 ans, 12 ou 13 n’est pas si loin de 15, et si la jeune fille a déjà un petit copain, une vie sexuelle, on ne peut plus rien pour elle, c’est déjà une « salope », on peut la réduire au rang d’objet sexuel… (ce ne sont pas des « enfants », ils ne voient donc pas où est le problème)
Cela accompagné d’une absence de culpabilité et d’empathie pour la victime (déni des conséquences à plus ou moins long terme) parce qu’ils sont souvent dans un schéma « Tout puissant – tout m’est du », ici renforcé par le statut de star et le niveau d’impunité qui l’accompagne ; ils sont très narcissiques, auto-centrés, et leur vision profondément sexiste des rapports humains leur permet de réduire ces jeunes filles à l’état d’objets… De plus, à l’époque, les conséquences psychotraumatiques des abus sexuels n’étaient pas aussi bien connues que c’est le cas aujourd’hui ; on continuait donc de fonctionner sur les clichés sexistes que nous connaissons trop bien.

Nier que ce choix de leur part est totalement ancré dans un rapport de force est un réel problème. Nier qu’ils sont responsables de faire ce choix, c’est encore une fois dédouaner les hommes.

PS 1 : J’ai lu plusieurs récits et témoignages sur cette époque. Ce qui en ressort, c’est que les stars se faisaient limite « passer » les groupies de l’un à l’autre. Si l’une acceptait de coucher avec A, alors il arrivait que B la contacte, puis qu’on la présente à C, etc etc. Ces mecs étaient assez dégueux en fait, big news
PS 2 : L’excuse « elle faisait plus que son âge » a déjà été retenue plusieurs fois dans des tribunaux, pour alléger la peine de l’accusé ou pour l’innocenter. Voilà voilà.
(Merci à Cherry Song, Jeanne et Iris pour leur aide, leurs conseils et leur relecture)
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