Bowie ou la dissonance cognitive

J’ai normalement une position extrêmement ferme en ce qui concerne les rapports sexuels entre mineurs et adultes. Quand ont éclaté les affaires de viols commis pas Polanski ou Allen, j’ai immédiatement banni leurs œuvres de ma vie. Pour Cosby, j’ai juste remis une couche de merde sur le dossier bien lourd que je lui associais déjà, mais je n’en pense pas moins. A chacune de ces affaires, j’ai repensé très fort à l’antisémitisme de Céline. J’avais donc déjà eu à réfléchir à ce concept de la séparation de l’homme (oui, il s’agit TOUJOURS de cismecs) et de son œuvre, et jusque là, les choses étaient faciles.
Et puis, il y a eu la mort de Bowie.

Oui, encore un texte de féministe sur la mort de Bowie, merde, et en plus, elle fait dans la polémique.

Je ne suis pas une fan de longue date, j’avais juste basculé dans sa discographie juste avant la sortie du dernier album. Too bad. Décès du gars, émotion en Blanchie Occidentale internationale, boue qui remonte, et shitstorm dans les milieux féministes. Pour celleux qui seraient passé-es à travers, Bowie a été poursuivi pour deux histoires de viol, dont une sur mineure, le tout assaisonné d’un soupçon de néonazisme et de toxicophobie à la pelle. Son ex-femme a également tenu à contribuer en racontant au Sun, a.k.a le tabloïd anglais de référence, que l’illustre rock star, défoncée jusqu’aux yeux avait un jour tenté de l’étrangler et qu’elle devait probablement sa vie à la maîtresse qui avait pris sa place dans son lit (un grand moment de journalisme et de classe).
Bref, le cadavre a pas eu le temps de refroidir que c’est déjà le festival des fonds de tiroirs.

De mon côté, la découverte de ces affaires, mon récent fangirlisme et mon féminisme tâtillon n’ont pas fait bon ménage. J’ai eu droit à une magnifique erreur système qui dure depuis maintenant deux semaines et me plonge dans un inconfort intellectuel profond (désolée si ça sonne pompeux). Pour les précédents hommes célèbres, ça avait été facile, Polanski n’était pas une référence de ma génération, Allen moyennement même si j’appréciais, de loin, son humour. Instapoubelle et boycott à vie, affaire suivante.
Bowie, j’y arrive pas. Bêtement. Je crois même que c’est le personnage célèbre dont la mort m’a le plus touchée. J’ai beau percevoir la personnalité grinçante et franchement arriviste derrière les multiples personnages, je reste fascinée par la musique (Ziggy Stardust & The Spiders From Mars est ce qui se rapproche le plus de l’album parfait), l’icône, ses avatars et le genderfuck associé. Je pense d’ailleurs qu’énormément d’éléments le concernant font partie d’un genre de plan com’ global visant à le rendre célèbre et lui faire gagner de la thune. J’inclus dans ces éléments l’androgynie et la bisexualité qui ont tout de même le mérite d’avoir permis de rendre publiques des problématiques qu’on gardait gentiment au fond des placards, du moins, d’après ce que j’ai compris.


Je continue donc à adhérer à la musique de Bowie et à admirer sa réussite en tant que telle, mais, la zone grise qu’a été sa vie hors champ me retourne le bide et je m’empêtre dans un deuil étrange qui me fait pleurer trop fort pour quelqu’un que je n’aurais pas aimé connaître. Cette notion de zone grise est maintenant le truc qui me saute aux yeux dès que je pense à une personnalité masculine associée de près ou de loin à la création ou à la célébrité. On connaît la façade médiatique, bien jolie et bien brillante, qui sert à faire fantasmer et vendre, mais le reste, malgré la tendance journalistique actuelle à fouiller les poubelles, reste le plus souvent dans l’ombre.


Le viol est-ils soluble dans la célébrité ? Ces hommes sont-ils exemptés par la justice parce qu’ils achètent le silence de leurs victimes ou des media ou restent-ils intouchables parce qu’ils incarnent un genre d’icône ? Que transférons-nous de nos idéaux et de nos fantasmes sur des personnes publiques, et a fortiori sur des personnes créatives, via l’adoration que nous leur portons parfois ? Et surtout, surtout, comment naviguer dans ce genre de tempête en tant que féministe ? Ca fait beaucoup de questions, hein ?
Je vous épargne la diatribe anticapitaliste de base qui charge tout sur le dos de la société de consommation et de la culture de masse qui nous fourgue des icônes en carton mais j’aimerais vous inviter, individuellement, à questionner aussi ce rapport que nous entretenons avec ces personnes qui nous sont montrées comme des modèles de réussite (célèbre, riche, beau, heureux, mais pas toujours en bonne santé, louons son combat contre la maladie) et montées sur piédestal. Sauf que le piédestal peut aussi servir à les utiliser comme cibles quand leur conduite est jugée défaillante. Un peu comme le vieux tonton raciste qui sert à exorciser tous les trucs sales de la famille -vu qu’on le repère bien avec sa face rougeaude de chasseur alcoolique.-  Je pense tout particulièrement à Kim Kardashian et à ses sœurs qui sont quasiment devenues un genre de papier peint dans les magazines à scandale.
Oui, là encore, ce sont des femmes qui s’en prennent plein la gueule alors que les media tentent quasiment toujours de défendre les hommes dont on tente de “salir la réputation”… Je ne gobe pas les excuses en mousse qu’on pu sortir certains défenseurs de Bowie, à savoir l’invocation d’une époque différente et les fameuses mœurs sexuelles libres des 60’s 70’s, les effets néfastes de la consommation de drogue ou la maturité apparente des ados (ma préférée).
Je précise pour la forme que je ne cautionne absolument pas les sorties racistes, sexistes, homophobes ou autres propos Xphobes que nos chères célébrités nous balancent à la pelle ces derniers temps aux paroles dites “sous le coup de l’émotion”, spéciale dédicace au féminisme blanc.

Outre la notion d’icône et le patriarcat rampant qui gangrène la société, je pense aussi à ce truc sale qui colle à la peau des victimes qui continuent de défendre leur agresseur au lieu d’y bouter le feu avec de l’essence, voire, qui parviennent à leur pardonner. Le mécanisme peut s’appliquer aussi bien à des violences sexuelles, physiques ou même psychologiques. Le fameux “c’est pas sa faute, il pensait pas à mal, tu comprends pas” qui vous fait serrer les poings au détour d’une discussion. Vu de l’extérieur, cela paraît impensable; vécu de l’intérieur, il n’est pas toujours facile de trancher clairement. Dans le cas Bowie, j’ai l’impression de retrouver cette dynamique où des convictions personnelles et politiques entren
t en conflit avec une figure que l’on aimerait conserver sans tache, une icône à laquelle on s’accroche désespérément. Rien de plus en somme que la vieille histoire de la raison contre les sentiments.


Je ne peux pas ne pas y penser, je ne peux pas non plus choisir le confort de l’absolution, et je me retrouve bien emmerdée.

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