Cachez cette détresse que je ne saurais voir

Quand on entre en féminisme, on intègre très vite que« les femmes sont fortes ». Que « nous sommes fortes ». Et fières, combatives, prêtes à rendre les coups, à répondre, à riposter, etc etc.
C’est chouette. Vraiment, c’est chouette parce que ça change un peu de ce qu’on entend dans la société lambda. Et d’ailleurs cette colère, cette violence,cette envie de revanche n’est toujours pas socialement acceptée. [Note :c’est moins chouette parce qu’on sait que logiquement ça ne s’applique pas qu’aux femmes –et non je ne parle pas des mecs cis – et que du coup ça invisibilise encore des personnes, mais bref].


Mais. Car oui, il y a un mais. Mais qu’en est-il de la faiblesse ?


Aujourd’hui je veux vous parler de faiblesse. De corps qui lâche, de mental qui suit pas, de cerveau qui grésille, de trauma, de dépression, de pleurs, de journées passées sans sortir du lit, de peur, d’angoisse.
Tout ce qu’on oublie à force de tout miser sur l’empowerment, sur le crédo « ménon les femmes ne sont pas de faibles créatures », sur le« badass » ; à force de vouloir dire « les femmes sont fortes comme les hommes ».
Que ce soit clair : on peut être traumatisé-e et/ou dépressif-ve et très très forte-e à la fois. On peut pleurer ou avoir peur et quand même se sentir fort-e. Ce n’est pas ce que j’essaye de démontrer. Ce que je veux dire, c’est qu’on en arrive à présenter la faiblesse comme quelque chose de négatif, engommant toutes les souffrances engrangées par le patriarcat, mais aussi le racisme, l’homophobie et la farandole de toutes les autres oppressions. Qui parfois, oui, affaiblissent. Et ce n’est pas un gros mot.
Je précise ici que vous définissez votre état comme vous le souhaitez. Je ne dis pas que se dire fort-e, c’est mal. C’est vraiment chouette si vous vous sentez fort-e.

Je vois ou entends très souvent, lorsque quelqu’un raconte un épisode difficile, la réponse « mais tu es fort-e, tu vas t’en sortir ». Personnellement, ça me fait une belle jambe. Mais là, tout de suite, fort-e ou pas, ce n’est pas ce dont j’ai besoin. Arrêtez de décréter à tout bout de champs le pouvoir supposé que vous attribuez aux gens, vous n’en savez strictement rien. La force, ça vient pas tout seul par magie, ça se crée aussi à plusieurs, et vu l’état de solitude dans lequel on laisse les personnes quine sont pas ‘’assez solides’’ pour être intéressantes, le cercle vicieux est pas prêt de se briser.

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On raffole de récits de femmes trop chouettes qui se sont battues et ont surmonté plein de trucs. Et c’est bien, vraiment, ça met du baume au cœur, on se dit « wow tout est possible », on se réjouit pour elles, et puis après on se rappelle à quel point on est soi-même nul-le à avoir rien surmonté du tout, aucune histoire inspirante à raconter, que des larmes et de la douleur. Et ça, les larmes et la douleur, ça ne fait pas envie aux gens. Ca les ennuie. On vous dit que vous en faites trop, que ça va, la vie continue, qu’il faut être fort (oui IL FAUT, fait un effort !), arrêter de se plaindre, et patati et patata. Des fois je me dis que si j’écrivais un bouquin sur ma vie, personne n’aurait envie de le lire, et c’est compréhensible par ailleurs, je force pas mon vécu sur les gens, je leur demande pas de s’apitoyer non plus, juste parfois d’écouter des morceaux, de les prendre en compte.

J’entends « non mais les femmes sont pas des petites créatures faibles et sans défense ». Je vois des films où les femmes se vengent violemment après une agression. Je vois des féministes râler contre une affiche qui dit que « le viol peut entraîner les mêmes traumatismes que la torture » parce que « tout le monde n’est pas traumatisé m’voyez » (est-ce que ça vous viendrait à l’esprit de râler contre les affiches qui disent « l’homophobie tue » en mode « non ça va moi j’suis pas mort retirez donc cette campaaaaagne ! »). Je vois des gens dire qu’on en fait trop, que les Trigger Warning c’est du luxe. Je vois des cismecs dire à des non-cismecs « ben t’as qu’à faire des manifs comme moi pour faire changer les choses ! Moi je me bats tous les jours !». Je vois des gens se moquer de ceuxlles qui ont peur de sortir le soir ou de prendre le métro, je les entends dire « non mais réapproprie toi la nuit et la rue voyons ! ».  A côtéde ça, je vois des jeunes femmes qui culpabilisent, tristes et dépitées, de nepas avoir su quoi répondre au mec qui les a emmerdées dans la rue.

Et je me demande si on va vraiment dans le bon sens.

Même dans les milieux féministes, on ne veut pas toujours voir la détresse, sauf si elle sert notre cause. Mais si elle n’apporte rien, elle fait tâche. Ca dessert notre objectif de reconnaître qu’il y a des personnes faibles parmi nous, non pas par essence ou je ne sais quoi, mais juste parce que c’est le système qui les affaiblit ?
Fight back, oui, mais comment ?

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