Comment devenir un.e privilégié.e.

[Disclaimer : Ce post relate un petit coup de déprime / coup de gueule que j’ai eu après qu’on m’a (encore) traitée de voleuse, de profiteuse et de privilégiée sur un célèbre réseau social… Il n’est que le reflet de ma situation et de mes sentiments personnels vis à vis de celle-ci. Mon but n’est en aucun cas de dire qu’on a aucune chance de s’en sortir si l’on est pauvre et précaire.]

« Les temps sont durs. On travaille chaque jour pour une misère. On a même plus de quoi aller à la Baule trois fois par an. D’ailleurs, on a été obligés de louer notre villa avec vue sur la plage pour trois clopinettes qui couvrent à peine un repas au Fouquet’s. Tout ça pendant que ces salauds de pauvres nous volent notre fric… »

Cher.e.s cadres. Cher.e.s travailleur.se.s CSP+, j’entends votre peine. Je vois votre souffrance. Vos lamentations me déchirent le cœur. C’est pourquoi j’ai aujourd’hui décidé de partager avec vous ma méthode personnelle pour gagner de l’argent sans décarrer les orteils de ses pantoufles.

Je vous propose de découvrir comment accéder à ce statut si prisé car ô combien privilégié « d’assisté de la République ». Ce statut en or qui vous permettra de vous lever à midi tous les jours, puis de ne rien glander de vos journées tout en percevant quand même du fric est, vous l’aurez compris, celui de député d’allocataire. « Diantre ! Mais comment faire ? » me demandez-vous. C’est fort simple.

 

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Premièrement, vous devez abandonner votre job. Oui, je sais, c’est quand même trois ou quatre mille biftons par mois mais on a rien sans rien, hein ? Abandonnez aussi toutes vos économies ainsi que vos biens immobiliers. Vous devez vous familiariser avec la moisissure dans les joints de salle de bains reconnecter avec la nature et les plaisirs simples de la vie, tels que les repas de pâtes ou de riz 5 jours sur 7 ou encore le colmatage de tuyauterie moisie à 2h du matin, afin de pouvoir profiter à fond de votre statut de privilégié.e nouvellement acquis.

Ensuite, il convient de choisir votre catégorie selon ce qui vous tente le mieux, car le statut d’Assisté se décline en diverses spécialités, telles que l’allocataire du Chom-du, celui de l’AAH ou encore ce petit filou de profiteur du RSA. Afin de vous aider dans votre choix, voici les caractéristiques des trois catégories d’allocataires :

« L’allocataire de l’AAH » est la possibilité offrant le plus de garanties sur la durée, étant bien entendu que vous devrez vous délester définitivement d’une ou plusieurs de vos capacités sensorielles ou motrices, avec douleurs chroniques en option (car l’on ne peut pas devenir neuroatypique par choix, et puis de toute façon il y a de fortes chances que l’on vous rie au nez si vous l’êtes). Rien ne dit que votre MDPH acceptera de vous octroyer une AAH. N’essayez pas de la berner, car la vie n’est pas une comédie française moisie. Si vous vous faites recaler, tentez une autre catégorie ou changez de département. C’est facile, il suffit de déménager ! Je sais que vous n’avez plus un rond, mais vous voulez réussir votre vie, oui ou merde ? Notez tout de même que si vous emménagez avec une personne ayant un revenu supérieur à un montant donné, votre AAH sera coupée et vous deviendrez alors totalement dépendant.e de cette personne, un peu comme si vous aviez huit ans à nouveau ! Vous retrouverez alors l’insouciance de votre enfance, lorsque vous deviez quémander de la monnaie auprès de vos parents pour vous acheter des bonbons.

L’allocation du chomdu vous permettra de commencer en douceur. Elle vous assurera un montant mensuel assez confortable, puisque vous avez gagné beaucoup d’argent dans votre précédente vie de privilégié.e travailleur.se débordé.e. Mais l’allocation chômage, aussi appelée « Aide au retour à l’emploi » est, comme son nom l’indique, temporaire ! Il vous faudra ensuite choisir une autre catégorie. En attendant, vous pouvez essayer de deviner à quel moment vos allocations seront coupées et réfléchir à votre stratégie de survie une fois que vous n’aurez plus aucun revenu, car les procédures prennent plusieurs mois. Des heures d’amusement en perspective !

Le RSA est la plus difficile à obtenir. Non seulement vous devrez justifier de votre statut de nouveau privilégié sans emploi auprès de leurs services (là encore, si vous êtes neuroatypique, c’est coton), faute de quoi toute aide sera coupée, mais, en plus, il vous faudra trouver un logement et vous débrouiller avec environ 500 € par mois. Cela vous permettra de vous approcher au plus près du Saint Assistanat avec quasiment aucun revenu et un maximum de précarité ! Mais le jeu en vaut la chandelle : vous serez sur toutes les unes de journaux, sur fond bleu, blanc, rouge. Et ça, ça n’a pas de prix.

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Maintenant que vous jouissez enfin de ce statut tant convoité, il faut essayer de le faire durer. On ne voudrait pas revenir à sa triste vie de CSP+, c’est-ce pas ? Oubliez donc vos rêves d’enfant d’avoir un jour une maison, même de taille modeste avec, peut-être, un jardin et un potager parce qu’aucune banque ne vous accordera jamais de crédit. Oubliez l’idée d’avoir une voiture et de pouvoir vous déplacer à votre guise. Si vous voulez partir en vacances, il vous faudra demander à un.e proche de vous y conduire ou économiser pendant plusieurs mois pour pouvoir vous offrir des billets de train. Je vous conseille donc vivement d’arranger votre logement de façon qu’il ne vous porte pas trop sur le système, étant donné que vous allez être plus ou moins coincé.e chez vous toute votre vie. Mais oubliez aussi l’idée de pouvoir meubler joliment votre logement ou remplacer votre frigo sans étaler les dépenses sur une année, ainsi que celle d’avoir un appartement où tout est rangé parce que vous n’aurez jamais assez de place ni, du coup, assez de meubles pour cela. Oubliez l’idée de pouvoir vous nourrir avec ce qui vous plaît sans être monstrueusement stressé à cause du budget serré. Oubliez l’idée que vous méritez de jouir de ces petits bonheurs qui rendent la vie agréable, comme aller au cinéma ou au restaurant, acheter des jeux vidéos ou partir en week end. D’ailleurs, tous les malheureux.se.s travailleur.se.s CSP+ vous diront que tout cela n’est pas nécessaire pour vivre et vous cracheront à la gueule si vous osez prétendre le contraire. Vous êtes là pour survivre, c’est tout. Oubliez, enfin, l’idée que vous êtes un.e être humain.e digne de respect et qui mérite d’être heureux.se au même titre que les autres. C’est un peu contraignant, c’est vrai, mais ce n’est qu’à ce prix que l’on devient « privilégié.e ».

Bon courage.

écrit par
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