Comprendre le validisme

Voici un terme très souvent utilisé dans les milieux militants mais dont la signification reste floue pour beaucoup de personnes, valides ou non. Qu’entend-on par « validisme » ? Que veut-on dire par « la société est validiste » ou « attention à ne pas utiliser d’insultes validistes » ?

Une société validiste est une société faite par et pour les personnes valides, où les maladies et handicaps sont considérés comme des anomalies, des exceptions gênantes et rarement des particularités (certes souvent difficiles à vivre, mais ce n’est pas le sujet) concernant une part non négligeable de sa population et auxquelles elle doit s’adapter. Même sous une mince couche de vernis à base « d’accessibilité » et de « tolérance » à tout ce qui est différent (merci infiniment de nous « tolérer », c’est très noble de votre part), il n’en demeure pas moins que les handicaps sont considérés comme étant l’affaire de la personne handicapée avant tout et que c’est à elle de s’adapter à un monde qui pourrait pourtant dans beaucoup de cas être très facilement rendu accessible, pour peu que l’on se donne la peine de lui demander quels sont ses besoins.

Les trois singes de la sagesseSi vous avez l’impression que la société fait son possible pour rendre la vie des personnes handicapées plus facile, sachez qu’il s’agit surtout de brasser de l’air parce qu’en pratique, ce n’est pas le cas du tout. En pratique, on parle de « coût » de l’accessibilité, comme si le simple fait de permettre à des personnes de pouvoir se déplacer à leur guise ou d’utiliser un service, par ailleurs accessible à tou-tes les gent-es valides, était un luxe que l’on ne pouvait se permettre. Ne loue-t-on pas le « courage » des personnes handicapées ou malades lorsqu’elles réussissent à se faire leur place au soleil ? Pourquoi devrait-on être spécialement courageux-ses afin de bénéficier des mêmes chances et opportunités que les valides ?

L’accessibilité, sans cesse reportée à la Saint Glinglin dans notre beau pays des droits de l’homme riche blanc cis hétéro valide, est donc traitée comme une préoccupation mineure, une faveur que notre société si « avancée » et « civilisée » ferait aux personnes concerné-es et non comme un minimum vital qu’il faut urgemment mettre en place afin de leur permettre de vivre. Les personnes malades et/ou handicapées seraient si peu nombreuses que l’on pourrait écarter ce problème d’un revers de main afin de s’occuper de choses plus intéressantes comme, par exemple, l’organisation du prochain festival du vin et du saucifflard.

Les difficultés quotidiennes auxquelles font face les personnes en situation de handicap ne sont ni plus ni moins qu’une occupation de jours de pluie pour le politicard moyen. Le nombre prétendument « limité » de ces personnes concernées est d’ailleurs très souvent avancé pour justifier que l’on rechigne face au simple fait de mettre des rampes d’accès pour les personnes à mobilité réduite. Certaines personnes valides argueront qu’elles voient rarement des personnes à mobilité réduite dans l’espace public. On se demande bien pourquoi…

Le validisme, c’est aussi le fait de se gargariser de l’augmentation du taux de scolarisation des élèves en milieu « ordinaire » en parlant « d’intégration » des élèves handicapé-es et non d’adaptation du milieu scolaire aux handicaps… Le tout sans se demander une seule seconde si l’accompagnement fourni à ces élèves est suffisant.

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Comment s’en foutre ET se moquer en même temps. Très fort.

Le validisme, c’est préférer mettre l’accent sur la recherche scientifique, censée permettre à l’humain d’éradiquer toutes les maladies et de « guérir » tous les handicaps dans le futur, plutôt que de se tourner un minimum vers les personnes malades ou handicapées qui foulent déjà le sol de notre planète. C’est de faire croire que la seule vraie solution aux préjugés et aux discriminations est le progrès scientifique, comme si être discriminé-e et moqué-e, avoir des difficultés à évoluer dans un monde de valides étaient des composantes inhérentes au fait d’être une personne handicapée. La maladie et le handicap sont des choses difficiles à vivre en soi, mais ce n’est pas une raison pour estimer que tout effort pour améliorer la situation est inutile ou une « faveur » que l’on nous fait.

Le validisme, c’est le fait d’utiliser des noms de maladies ou de handicaps en guise d’insultes, comme s’il était dégradant d’être malade ou handicapé-e. « Débile », « trisomique », « retardé-e », etc… Sans parler de toutes les allusions au cerveau qu’il faudrait forcément avoir parfaitement sain pour raisonner convenablement. C’est aussi le fait d’utiliser ces mêmes mots comme autant de qualificatifs rigolos pour se décrire soi-même alors que l’on est pas concerné-e (par exemple « j’ai inversé deux lettres, je suis trop dyslexique hahaha »). De telles pratiques contribuent à donner à la société une vision simpliste de ce que sont les maladies et les handicaps. Les personnes réellement concerné-es se voient ensuite souvent répondre que leur maladie ou leur handicap n’est pas réellement grave et qu’elles n’ont qu’à « faire plus d’efforts ». Non, être bipolaire ne signifie pas être de bonne humeur le matin et de mauvais poil le soir.

Le validisme, c’est le fait d’utiliser des photos de personnes malades ou handicapées pour plaisanter ou dénigrer quelqu’un, comme si le fait d’avoir un corps différent était une honte dont les personnes valides seraient en droit de se moquer. Comme s’il était dégradant pour un-e valide d’être assimilé-e à une personne malade ou handie.

Le validisme, c’est de réduire la personne à sa maladie ou son handicap en utilisant des qualificatifs tels que « la petite autiste » ou « le petit hyperactif ». C’est une pratique particulièrement utilisée pour désigner des enfants. Imaginez ce que c’est que de grandir en étant uniquement désigné-e par les adultes comme « la trisomique » ou « l’handicapée ». La maladie, la différence, font partie de nous mais nous sommes avant tout des personnes. Nous avons un prénom. Utilisez-le.

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Voici un.e enfant. Un être humain. Pas « une trisomique ».

Le validisme, c’est le fait d’avoir une certaine vision des personnes handicapées, comme si elles constituaient un groupe homogène, sans pour autant en connaître une seule intimement. C’est de voir ces personnes comme nécessairement malheureuses et regrettant bien fort de ne pas être valides, comme si le handicap était en soi la seule chose qui nous empêchait de vivre nos vies comme on l’ent
end… Paradoxalement, c’est aussi louer le « courage » dont font preuve les personnes handicapées, c’est partager des articles sur les réseaux sociaux à propos des rares personnes handies célèbres afin de mieux se rassurer et fermer les yeux sur la réalité vécue par toutes les autres. C’est estimer, inconsciemment, que les personnes handicapées ne méritent de l’attention que lorsqu’elles accomplissent quelque chose de remarquable.

Le validisme, c’est utiliser les réalisations de personnes handies afin de se motiver (« si un-e handi-e le fait, je peux le faire ») ou se dénigrer (« je n’arrive pas à faire ce qu’un-e handi-e fait, je ne vaux rien ») en partant du principe que les capacités d’un-e personne handi-e sont forcément moindres que celles de quelqu’un de valide. Comme si ille ne pouvait pas avoir travaillé plus dur, s’être entraîné-e plus longtemps ou tout simplement être plus doué-e qu’un-e personne valide.

Le validisme, c’est le fait de n’appréhender la sexualité des personnes handicapées que sous l’angle de « l’assistance sexuelle », comme si personne ne pouvait avoir envie de pratiquer le sexe avec nous, comme si nos corps étaient si rebutants qu’il faudrait nécessairement payer quelqu’un-e pour qu’ille le touche. Il y a du sexisme mais aussi du validisme dans les canons de beauté. Parfois, elle est également dépeinte comme un fantasme étrange, une expérience à vivre pour l’homme cis hétéro, mais juste pour essayer parce qu’il ne faut pas déconner…

En résumé, le validisme est le fait de considérer, consciemment ou non, les personnes handicapées comme des anomalies, des sous-humain-es sans personnalité ni capacités propres, dont la seule caractéristique est d’être handicapé-es. Il se manifeste de diverses manières, de la plus explicite à la plus subtile mais tout aussi insultante et rabaissante. Un autre aspect du validisme, compréhensible mais assez révélateur, est de supposer que la personne à qui l’on s’adresse est forcément valide et qu’elle peut faire tout ce qu’une personne valide fait : visionner une vidéo sans sous-titre, se rendre facilement d’un point A à un point B, dormir ailleurs que chez elle, rester longtemps debout ou au soleil, s’amuser à une soirée où il y a du monde, etc. Il est urgent d’inclure les maladies et handicaps, graves et moins graves, dans la vision du monde de chacun-e et pas seulement une fois par an en regardant le Téléthon. Nous existons. Nous sommes des personnes et nous ne sommes pas aussi peu nombreux-ses que les gent-es valides se l’imaginent. D’un point de vue plus général, être valide et en parfaite santé relève de l’exception et non de la norme car selon une étude récente, seulement 4,3% de l’espèce humaine est dans ce cas. Bon courage aux scientifiques…

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