Des "Romans féminins", disent-ils ?

Pietro Rotari - Jeune fille au livre
Pietro Rotari – Jeune fille au livre

Le 14 février dernier (ah l’ironique hasard !), j’étais de passage à Rennes, et en ai profité pour faire un tour dans un de ces temples de la consommation appelés centre commerciaux, en l’occurrence, le centre « Leclerc Cleunay ». Qui dispose d’un superbe « Espace Culturel » – rien de philanthropique, il s’agit en fait d’une banale librairie-disquaire genre FNAC. Et là, quelle n’est pas ma surprise de découvrir l’existence d’un rayon « ROMANS FÉMININS ». Sic.

Intriguée, je parcours les titres… : « Succomber », « Pour tes lèvres », « Tout ce qu’il voudra », « Fight for Love », « A lui, corps et âme », « Regarde moi », « Dévoile moi », « Si vous le demandez », « Tout pour lui », « Soumets moi », « Fascine moi », « Le dominant », « L’apprentie », « Enlace moi », « Tes ordres sont mes désirs », « S’abandonner », « Ordonne moi », « Démasque moi », « Beautiful Bitch », « La main du maître », « (Un)break me », « La novice »…

Je n'invente rien !
Je n’invente rien !
Uniquement des livres qui racontent des romances, et des romances aux titres explicites

Des histoires de femmes, soumises aux désidératas de mâles plus expérimentés. Des livres qui présentent des femmes ignorantes de leurs désirs, se pliant « corps et âmes » à ceux des hommes. Aucun livre qui ne parle d’autre chose que de romances et de sexe. Aucun livre qui n’évoque une femme soumettant ou dominant sexuellement un homme. Ou qui soit lesbienne. Transgenre, n’y pensons même pas.

Des collections plutôt cheap, beaucoup de formats « poche ». Des romans « de gare », comme on le dit de moins en moins. Des histoires sentimentalo-coquines de seconde zone. De celles qui semblent écrites un peu à la va-vite, visant un succès modeste ou éphémère. Point de chefs d’œuvres de la littérature amoureuse ici. Pour les sœurs Brontë, Vian ou Laclos, c’est à « romans » tout court qu’il faudra chercher. Ici, c’est pas exactement de la littérature. C’est un peu moins bien. C’est « féminin ».

J’ai vérifié : il n’existe pas de rayon « Romans masculins »

Les hommes, eux, ne sont pas réduits à un sous genre. Ne sont pas restreints à leur sentimentalisme, leur sexualité et leur désirabilité.

Par contre, c’est vers ces ouvrages à la « 50 nuances de Grey » que les librairies de grandes surfaces orientent toute honte bue leurs clientes. Des ouvrages qui indiquent que le plaisir sexuel ne se trouve que dans la relation hétérosexuelle, dans les bras d’hommes initiateurs, plus expérimentés…

… et supérieurs socialement !

Des PDG, des héritiers, des patrons – des hommes fortunés. Plus fortunés que leurs partenaires, systématiquement. L’homme fort, puissant, qui maîtrise le sexe et le pouvoir versus la femme godiche qui attend qu’on la révèle, passive, et ne sait qu’obéir… Cette littérature promeut insidieusement la domination masculine jusqu’au creux du lit, jusque dans les fantasmes qui y sont prêtés aux femmes : attendre, ne pas initier la relation, se laisser faire, se laisser caresser, se laisser pénétrer, y compris de force. Être un objet, non un sujet. Et jouir, jouir dans les bras de l’homme, jouir grâce à l’homme. Jouir lors de la pénétration. Nonobstant le fait que ce type de rapport ne soit pas le plus favorable au climax féminin (voir Punch, Le sexe sans coït). Pour autant, il a pour aboutissement l’orgasme. Mais celui de l’homme. Qui signe alors la fin des festivités. Cela, cette sexualité étriquée, si peu inventive, presque standardisée… de l’érotisme, vraiment ?

On est bien plus dans l’injonction (hétéro) normative, que dans l’ouverture à la diversité des plaisirs de la chair

Alors, pourquoi ces étiquettes stipulant « littérature érotique » ? A moins de considérer un érotisme limité à la perpétuation d’une vision corsetée, reproductive, voire « petite-bourgeoise » du coït… En tout cas, c’est vers cet érotisme là que sont guidées les lectrices.

Pour les perversions du Marquis de Sade, les 11000 Verges d’Apollinaire, l’amant de Lady Chatterley, les écrits d’Anaïs Nin et d’Henry Miller, les cochonneries d’Esparbec, les héroïnes dessalées de Virginie Despentes, on n’est pas au bon endroit, c’est pas ce rayon là. Ah bon. Soudain, le sexe ne serait plus « féminin » ?

Je m’interroge. Pourquoi ce rayon, pourquoi ces injonctions à la soumission, pourquoi genrer cette sous section ? Au delà de l’intérêt économique évident consistant à surfer sur le succès de 50 shades of grey. Qui a intérêt à maintenir les femmes dans un univers érotique et littéraire si… petit ?

Laissez moi deviner. Non, je… Ce serait… mais si… attends… quand même pas… les HOMMES CIS ?

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