Être childfree sans juger

[Cet article a été rédigé en réaction à plusieurs comportements problématiques observés au sein de groupes childfree sur facebook et de comptes childfree sur Twitter. Administrer un groupe de personnes childfree moi-même m’a permis de me rendre compte du fait que ces comportements font dérailler quasi systématiquement les conversations entre childfree. Mon but n’est en aucun cas de dire que tou.te.s les personnes childfree raisonnent de la sorte, je sais bien que tel n’est pas le cas et heureusement. Je suis moi-même childfree, mon but n’est pas de discréditer tou.te.s les childfree ou le fait d’être childfree. Par contre oui, les parents peuvent être rudes à notre égard et, non, ça n’excuse rien, surtout pas les attitudes agressives envers les enfants qui n’ont rien demandé. Si vous avez un problème avec quelqu’un.e en particulier, cela ne justifie pas une attitude agressive et des insultes envers tous les parents et/ou leurs enfants.]

 

On pourrait croire que le féminisme et le mouvement formé par les personnes sans enfant par choix (en anglais « childfree ») sont intimement liés. Il est vrai que c’est le féminisme qui a permis d’interroger la norme selon laquelle tout.e individu.e, surtout cellui doté.e d’un utérus, se doit d’enfanter au moins une fois dans sa vie. Il est également vrai que c’est lui qui a permis la légalisation et la démocratisation (bien qu’elles restent encore fragiles voire absentes dans beaucoup de pays) des divers moyens de contrôle de la fécondité, même si ces moyens reposent, encore une fois, quasiment exclusivement sur les porteurs et porteuses d’utérus. Sans le féminisme, ces personnes n’auraient tout simplement pas la possibilité d’être childfree, ou en tout cas avec encore moins d’efficacité et de garanties qu’aujourd’hui.

Cependant, en naviguant au sein de divers groupes de personnes childfree, on ne peut que remarquer le mépris dont beaucoup de ces personnes font preuve, entre racisme, sexisme et propos ultra violents envers les parents et les enfants, pour ne citer que cela. Ainsi, si le mouvement childfree compte, souvent sans en avoir même conscience, sur le féminisme pour exercer son choix de demeurer sans enfants, il est loin de l’être lui-même. Au mieux, l’on rencontrera un féminisme de façade ne respectant que ses propres choix et sa propre vision du monde, crachant sans vergogne sur ceux des autres.

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Cellui qui sait mieux que les parents comment s’occuper d’un enfant

C’est vraiment dommage qu’ille soit childree, cellui-là, parce qu’ille ferait un merveilleux parent. Ille a toujours une solution à tout. Avec ellui, s’occuper d’un enfant devient facile : il pleure dans le train ? Il suffit de le bâillonner. Il court dans l’allée ? Attache-le à son siège ! Il fait un caprice ? Frappe-le donc, ça ne peut pas faire de mal… Au pire, jette-le par la fenêtre. Ah ! Comme sa vie serait douce si tous les parents daignaient maltraiter s’occuper de leur enfant comme ille le ferait ellui-même… Et quel dommage que les parents, ces empotés, ne sachent pas « dresser » correctement leur vermine. Hein ? Quel complexe de supériorité ? Quel mépris ?

Il est intéressant de remarquer qu’une pointe de misogynie de cache très souvent dans ces reproches car ils sont adressés, dans la plupart des cas, aux mères. C’est à elles que la société demande d’exercer une vigilance sans faille sur leurs enfants. C’est également très souvent à elles que l’on servira le fameux argument du « tavékapa faire d’enfants », puisque c’est sur elles que retombera la majeure partie des inconvénients générés par le fait de devenir et d’être parent et que c’est elles qui auront le plus de motifs de s’en plaindre. Notez bien que le childfree n’apprécie en général pas qu’on lui réponde « Tu n’as qu’à faire un enfant » lorsqu’ille se plaint des injonctions à procréer.

Cellui qui tient les parents pour responsables de tout

Je n’ai aucun souci avec le fait de s’abstenir personnellement de faire des enfants pour « ne pas rajouter un être humain en plus sur Terre ». Là où cela me dérange, c’est lorsque quelqu’un sous-entend de façon plus ou moins subtile voire carrément insultante que tous les problèmes environnementaux, sociaux et économiques sont le fait de ces irresponsables de parents. Le problème de la surpopulation n’est pas le seul nombre de personnes sur Terre, c’est que ce nombre est de plus en plus incompatible avec la manière dont nous gérons nos ressources, dont nous consommons et le peu de cas que l’on fait de la préservation de l’environnement et de la biodiversité. En d’autres termes, un couple childfree omnivore faisant ses trajets quotidiens en voiture n’a aucune leçon d’écologie à donner à une famille végane, fût-elle nombreuse, se déplaçant à vélo ou en transports en commun. Le fait d’avoir des enfants n’est pas en soi la raison pour laquelle beaucoup de familles consomment et polluent beaucoup.

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Quels connards, ces parents…

 

Cellui qui se verrait bien en sauveur de « petits enfants africains »

C’est un argument maintes fois avancé : « Je préfère adopter un petit enfant africain que de faire un enfant tout neuf. » Cette manière de penser fait clairement une distinction entre un enfant « africain » et un autre enfant, sous-entendant qu’il serait plus « noble » d’adopter un enfant venant d’un continent que l’on suppose pauvre. L’occidental.e ferait donc un gentil geste en acceptant de s’occuper de l’un d’eux… Même en enlevant la dimension raciste de cette formule, elle reste proprement insultante pour les enfants adoptés, qui sont ici comparés à des objets d’occasion. Les enfants ne sont pas une ressource qui serait en surplus et dans laquelle il conviendrait de puiser au lieu d’y rajouter de la matière en procréant. Si vous voulez adopter, faites-le, mais, je suis navrée de vous le dire, cela ne fait pas de vous une meilleure personne que quelqu’un qui procréerait.

Cellui qui « revendique son droit à détester les enfants »

Ille a d’ailleurs un autocollant « Bébé à bord » sur son frigo parce que les infanticides, c’est tellement rigolo et subversif. Les enfants, c’est comme les brocolis, on aime ou on aime pas. C’est pas comme si c’étaient des êtres humains, chacun dotés d’une personnalité propre… Plus sérieusement, je comprends qu’on ne se sente pas à l’aise en présence d’enfants ou que l’on soit agacé.e par leurs cris, mais pourquoi vouloir souligner qu’on les « déteste » ? Un enfant, ça crie, ça saute et ça joue. Ce n’est pas être mal élevé, c’est être un enfant, tout simplement.

Cellui qui s’invente une oppression

J’ai vu plusieurs fois l’argument selon lequel les childfree seraient opprimés car « les femmes (oui, c’est encore elles qui sont pointées du doigt…) ayant déjà des enfants [prenaient] souvent la place des nullipares dans les entreprises ». Je veux bien croire que, là où beaucoup de patrons discriminent certains parents au motif qu’illes seront parfois absent.e.s à cause de leurs enfants, d’autres supposent qu’une personne nullipare est susceptible de tomber enceinte n’importe quand et mettent donc son CV à la poubelle d’office. Sauf que face à une situation telle que celle-ci, on est pas opprimé.e en tant que childfree mais en tant que porteur ou porteuse d’utérus car un homme cis childfree n’aura pas ce problème. La distinction me semble importante et je ne vois pas l’utilité de rager sur ces « connasses » de mères soit disant privilégiées…

Autre variante, les parents occuperaient un statut de « privilégiés » puisque personne ne les fait chier en leur demandant quand est-ce qu’ils comptent faire un enfant. C’est oublier que ces injonctions ne pèsent pas sur tout le monde de la même façon et que c’est, là encore, essentiellement sur les personnes doté.e.s d’utérus que pèsent surtout les injonctions à procréer et que c’est à l’idée de « féminité » que la société patriarcale associe volontiers celle de « maternité ».

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Pas grand chose n’a changé depuis 1933 de ce côté-là.

Ce que je vois dans ces manières de raisonner, dans cette agressivité et ces jugements de valeurs, c’est qu’énormément de childfree se sentent le besoin de justifier rationnellement leur absence de désir d’enfant en le présentant comme le meilleur « choix » possible. Il serait bon d’arrêter d’essayer de trouver des raisons pour lesquelles ce « choix » de ne pas devenir parent est meilleur ou fait de nous de meilleures personnes que celui de l’être. Nous n’avons pas besoin de nous justifier ou d’avoir de raisons autre que « Je ne souhaite pas d’enfant ». Essayer de justifier notre non-désir d’enfant en le comparant au fait d’être parent, c’est lancer un débat là où il ne devrait pas y en avoir.

écrit par
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