Grossophobie et santé

Il y a quelques nuits de ça, la grosse s’est réveillée en proie à ce qu’elle pensait être une crise d’anxiété : la mâchoire crispée jusqu’à la douleur, trempée d’un voile de sueur froide la glaçant jusqu’aux os et le cœur battant si vite et si fort qu’une question  lui est venue en tête. Lui faut-il appeler SOS Médecin ou le 18 ?

Après avoir attendu quelques minutes en respirant profondément accoudée à sa fenêtre, la grosse s’est raisonnée : « Non ça va, tu n’vas pas faire ta petite nature, tu connais les crises d’angoisse, les crises de panique, ça ne vaut pas le coup. » Ça ne vaut pas le coup… Ce n’est pas la peur de faire une attaque cardiaque qui va lui faire prendre le risque d’une humiliation si profonde par le corps médical qu’elle en viendrait à penser : « Pourvu que la main glacée de la mort ait ENFIN la décence de se poser sur moi ». Parce que c’est ça, oui c’est ça, pour la grosse, l’éventualité de mourir dans son coin à cause d’un problème de santé lui paraît parfois préférable au torrent d’humiliations, de douleur, de haine presque, bref de grossophobie que le corps médical peut déverser sur elle.

Chaque situation médicale peut tourner au véritable drame psychologique.

Chez le gynécologue ce sera : « vous n’aurez jamais d’enfants vous savez, il faut maigrir, car vous êtes stérile à cause de votre poids », même si c’est ce même gynécologue qui l’a diagnostiquée avec une endométriose si sévère qu’elle est en ménopause artificielle à pas même 30 ans.

Chez l’ORL : « toutes ces otites, ça vient sûrement d’une mauvaise alimentation vous savez » même si elle a attrapé une otite carabinée après une baignade dans la mer un jour de grand vent.

Chez le généraliste pendant une auscultation pour une très mauvaise toux : « et sinon, vous n’avez pas de problèmes de genoux ? Non ? Bah ça viendra, on ne vit pas longtemps dans votre état. ».

Chez le psychiatre : « vous allez mal car vous êtes mal dans votre peau. Il faut faire un régime. » alors que ce même psychiatre a diagnostiqué entre autres un syndrome de stress post-traumatique ET un trouble de l’anxiété généralisé à la grosse.

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Alors, que fait-elle la grosse qui est psychologiquement mal en point, avec des troubles ORL, gynécologiques et respiratoires non soignés ? Elle attend que cela passe car elle n’en peut plus de ne pas être soignée, d’être ramenée à son statut de grosse même quand elle a une tendinite au poignet ou un coup de soleil. Elle attend. Et malheureusement elle finit aux urgences car le gynécologue n’a pas cru bon de s’occuper en plus de son endométriose de ses multiples kystes qui ont fini par exploser. La douleur c’est dans la tête.

Puis elle retourne aux urgences avec une otite si sévère que la peau est lésée et que la mâchoire est infectée. La douleur c’est dans la tête.

Et enfin, elle reste des mois avec une toux si mauvaise qu’elle en vomit, qu’elle crache du sang, qu’elle tourne de l’œil et s’étouffe. La douleur c’est dans la tête. Quand on est grosse, c’est dans le gras. C’est bien pour cette raison que la seule chose qui importe pour le corps médical c’est qu’elle maigrisse, la grosse, l’inhumaine, celle qui n’est pas une vraie femme, celle à qui on dit : « tu l’as bien cherché, tu n’avais qu’à maigrir ».

 

Mais le pire, c’est qu’elle finit par y croire, la grosse, qu’elle ne mérite pas d’être bien soignée. Alors, elle garde ses douleurs, ses peines et ses difficultés pour elle et elle se demande à quoi pense la mince quand elle souffre, quand elle est malade. Est-ce qu’elle aussi les médecins ne la soignent pas ? Est-ce qu’elle aussi elle évite à tout prix les hôpitaux quand elle a besoin de soins ? Est-ce qu’elle aussi elle prie pour qu’on ne l’humilie pas lorsqu’elle est hospitalisée ? Ou alors a-t-elle l’occasion de s’inquiéter pour le problème qui l’amène ici ? Est-ce qu’elle aussi a peur qu’on se moque d’elle même après sa mort à cause de la taille de son cercueil, à cause de son poids ? Est-ce qu’elle aussi espère qu’on ne dira pas d’elle qu’elle aurait pu avoir la décence de maigrir avant de crever ?

 

Plus les années passent, plus la grosse a peur. Elle lit des témoignages, oh elle ne devrait peut-être pas c’est sûr, mais elle les lit quand même ces témoignages de femmes comme elles qui ne sont pas soignées. Alors elle se dit qu’elle a de la chance. Elle n’est pas cette femme à qui on demande de faire régimes sur régimes pour finalement se voir avec un cancer des ovaires si avancé qu’elle subit une double ovariectomie et hystérectomie à 24 ans. Elle n’est pas celle dont le médecin n’a pas pris la peine de faire de radio à la jambe alors que son tibia était fracturé, pensant que c’était son poids qui lui faisait mal. Elle n’est pas celle qui, faute de considération, est diagnostiquée de sa tumeur au cerveau si tard qu’il faut lui enlever une bonne partie de cet organe, la rendant dépendante à vie d’un traitement hormonal colossal. Elle n’est aucune de ces femmes. Mais récemment elle a senti une grosseur dans sa poitrine. Et puis une plaie bizarre sous son bras. Malgré l’image que la société a d’elle, elle n’est pas si bête la grosse. Elle sait que ce n’est pas bon signe. Elle sait qu’elle devrait aller voir le médecin. Elle a vu les femmes dans sa famille. Elle a vu la mère d’une amie.

 

https://www.flickr.com/photos/armydre2008/
https://www.flickr.com/photos/armydre2008/

Mais la grosse hésite et repousse la confrontation. Elle entend les gens dire que les grosses ne sont pas de vraies femmes. Elle est déjà stérile. Bientôt peut-être n’aura-t-elle plus de seins. Les gens ont raison. Une vraie femme c’est mince, c’est fertile, ça a des seins, peu importe qu’il y ait tant de femmes qui ne sont ni minces, ni fertiles, ni pourvues de seins, de vulve ou d’utérus. Elle n’est pas une vraie femme, elle ne fait pas les efforts qu’il faut pour être considérée comme telle. Pourquoi mériterait-elle d’être traitée avec respect et décence alors qu’elle ne fait rien pour le mériter ?

 

C’était à ça qu’elle pensait la grosse, il y a quelques nuits. Prise dans ses angoisses, dans sa panique, elle pleurait à chaude larme, entendant dans sa tête tous les discours habituels qu’on lui ressert continuellement, qu’on lui enfonce dans la tête, qu’on lui sort dès qu’elle a le culot d’ouvrir sa bouche, sa grosse bouche qui ne lui sert à rien d’autre qu’à baffrer.

« Tu en rajoutes » disent les amis.

« Mon médecin est super, il ne ferait jamais ça » dit la famille.

« Ferme ta grosse gueule bouffie » dit la société.

« Maigrissez » dit le médecin.

 

La mâchoire toujours crispée, elle essayait de parler cette nuit-là, elle voulait qu’on l’écoute.

« Dites-moi Docteur, quand demain vous allez me retirer mes seins parce qu’il est trop tard pour les autres traitements, vous sentirez-vous coupable ? »

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La grossophobie dans le corps médical peut détruire profondément la confiance du patient envers les médecins, elle peut être très violente. Suffisamment pour inspirer une peur plus grande que la peur de la maladie, que la peur de la souffrance.

Quand des êtres humains en viennent à avoir moins peur du cancer que des soignants, il faut peut-être commencer à se poser des questions.

Parler de ces expériences est excessivement difficile car combien de personnes vont penser : « mais bordel pourquoi ne fait-elle pas un régime ?! ». C’est pour stopper cette façon de penser qu’il faut lutter contre les discriminations quelles qu’elles soient. Rien ne justifie, RIEN NE JUSTIFIE, l’absence de soins, de considération envers un patient. Lorsqu’ils deviennent docteurs, les étudiants en médecine prêtent le serment d’Hippocrate. S’en souviennent-ils quand ils nous voient ?

« Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions. » (Extrait du Serment d’Hippocrate, conseil de l’Ordre des Médecins, 2012)

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