Just another brick in the wall – La violence éducative

En ce moment, et depuis quelques temps, on parle de plus en plus du harcèlement à l’école. C’est une bonne chose, et je m’en réjouis, car c’est un sérieux problème. Cependant, dans tout ce que j’ai pu lire ou voir sur le sujet, il manque quelque chose : quid de la violence des profs sur les élèves ? Qui proteste contre le harcèlement des adultes sur les jeunes ? Pas grand monde.

Et pourtant c’est un réel problème. Que ce soit un harcèlement en bonne et due forme ou des humiliations spontanées, demandez autour de vous, tout le monde a des anecdotes à raconter.

Alors pourquoi ça passe à la trappe ? C’est probablement la conséquence d’un âgisme ambiant, qui a décidé qu’un adulte, prof qui plus est, a toujours plus raison que l’enfant en face.  Je ne sais pas trop.

Le plus gênant, c’est que ça nous est vendu comme normal. Si on regarde du côté de la pop culture, on trouve à foison des films vantant les « profs courage », qui luttent passionnément contre leurs élèves ingrats et malpolis. Et qui en général sauvent tout le monde. On entend aussi souvent ces histoires de « profs qui craquent », et à juste titre : on ne peut pas nier qu’il y a une falaise dans l’engrenage de l’Éducation Nationale, qui abandonne ses enseignants en les laissant s’enfoncer jusqu’au burn out, sans jamais se poser de questions, sans jamais tenter de changer le système. Je n’écris pas ici pour blâmer les profs, qu’on soit bien d’accord, ce ne sont pas des superhéros et beaucoup font leur job de manière tout à fait honorable, mais là je parle de ceux qui posent problème, et du fait que rien n’est fait pour y remédier. Je travaille moi-même dans l’éducation et l’animation, j’ai donc pu observer tous les côtés de toutes les barrières.
Mais jamais rien sur les profs cruel.les, ceuxlles qui se moquent, qui sont agressif.ves, qui insultent, dénigrent, harcèlent, humilient, ont ouvertement des boucs émissaires, ceuxllent qui te regardent te noyer en souriant, les malveillant.es, ceuxlles qui n’ont aucune considération pour leurs élèves, ceuxlles qui cataloguent et t’enferment dans une case. Ceuxlles qui n’écoutent pas, qui ne sont pas là parce qu’illes aiment enseigner et partager, mais seulement parce qu’imposer leur savoir, ça les fait kiffer. Rien sur ces profs là. Serait-ce un sujet si tabou ? Dans les médias, lorsqu’on entend parler, tous les 34 du mois, d’un.e prof suspendu.e, c’est toujours pour des actes d’une extrême violence, des choses extraordinaires. Mais la brutalité des petites choses quotidiennes qui parfois paraissent anodines à certain.es, les trucs « pas assez importants », ça n’intéresse personne, et surtout pas les autorités (in)compétentes.
D’autre part, on nous vend la violence éducative comme quelque chose de nécessaire : il faut souffrir pour sortir le meilleur de nous-mêmes et réussir (coucou Whiplash, je pense à toi). Il faudrait donc passer par les larmes et les humiliations pour savoir ce qu’on vaut vraiment. Et remercier le prof à la fin, car en fait il ne voulait que notre bien. Sérieusement, pourquoi ? Qui a décidé que l’antipathie et l’autoritarisme étaient plus efficaces que la bienveillance et les encouragements ? Pourquoi on ne condamne pas définitivement la méthode du « je te jette à l’eau pour t’apprendre à nager, et tu comprendras plus tard » ? Je parle ici de l’école mais ce n’est pas le seul lieu concerné, je pense notamment aux écoles de musique, au milieu sportif, ainsi qu’à l’animation (oui, on pourrait croire que c’est plus détente dans l’animation, mais croyez-moi de la violence éducative j’en ai vu jusqu’en colo. Qui l’eût cru ?), et à l’éducation spécialisée.

Ce modèle est également présenté comme nécessaire dans la course à l’élitisme. Oui, je pense aussi à toi, classe prépa. Apparemment, c’est un symbole de réussite que de se faire briser. Tout ça cautionné par les ministères. Où est le souci, ils s’en remettront. Ils nous remercieront. Ils diront que oui, c’était dur, mais au moins ils ont appris des choses. Parce c’est ça qui compte, hein, que nos charmants ados apprennent, le reste est accessoire, peu importent les phobies scolaires ou sociales, peu importent les dépressions, les suicides, les séquelles, les traumas. Puisqu’ils apprennent.
Ce sont les deux revers d’une même médaille : soit la violence est silenciée parce que ce serait trop gênant d’en parler et de faire le constat qu’il y a un problème, soit elle est présentée comme nécessaire et garante d’une méthode éducative.

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Pourquoi la connaissance prime sur le bien-être ?

J’ai vécu cette violence éducative à plusieurs reprises. C’est impossible de lutter contre, car personne ne vous écoute. On vous dit « oui je sais, ce•tte prof est pas très sympa, mais c’est que pour un an ». On vous dit que vous exagérez, que oui mais bon vous êtes bavarde en cours. On cherche des excuses. La réalité c’est que rien n’est prévu contre ces profs-là.
La différence avec les violences enfant-enfant, c’est que la violence adulte-enfant est légitimée tout d’abord, mais aussi qu’elle est plus facilement prise pour argent comptant. Il est plus difficile de contredire un adulte, il est plus difficile de se convaincre qu’il est en tort, ou qu’il est mauvais, car on nous apprend à aduler les grandes personnes, encore plus quand elles sont en position d’autorité ou d’enseignement.

Aujourd’hui, je croise encore régulièrement des adultes qui, comme moi, travaillent dans ces milieux là, et me racontent comment ils ont humilié (ils ne le présentent pas comme ça évidemment mais le résultat est le même), comment ils ont jugé définitivement un enfant, comment ils lui ont tenu des propos inoffensifs en apparence, mais assez destructeurs vus de l’autre côté. Et ça me fait mal au cœur.

Ceuxlles qui souffriront le plus de ce système sont bien évidemment toujours les mêmes. Les jeunes « hors-normes ». Les filles, bien souvent, ainsi que les jeunes racisé-es, les « pas très bons », les dyslexiques, les neuroatypiques, ceux qui fonctionnent « différemment », les « pas très scolaires », ceuxlles qui viennent de milieux défavorisés ou dysfonctionnels. Ceuxlles qui s’adaptent pas. Ceuxlles qu’on ne prend pas au sérieux. Ceuxlles qui partent en vrille sans aucun filet de sécurité.

Ceuxlles qui gênent.

Ceuxlles dont tout le monde se fiche.

Il faudrait complètement changer cette vision de l’enseignement et de l’éducation, qui est définitivement pourrie jusqu’à l’os, et même pas efficace. Arrêter de vouloir uniformiser, arrêter d’appuyer les points faibles, arrêter de se dire « ça rentrera plus facilement s’ielle souffre ». Ce n’est pas sain. La violence n’est JAMAIS une solution ou un moyen en matière d’apprentissage.

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