La France est malade du travail

« Valeur travail », « Moi j’aime l’entreprise », « l’entreprise doit être protégée », comme un virus se répandant insidieusement dans un organisme pour l’affecter, la notion de culture du travail/d’entreprise distille son poison depuis des années.

Si vous pensez que j’exagère, rappelez-vous les récents mots de Mr Rebsamen à propos du travail le dimanche :

« Le contrat de travail n’impose pas toujours un rapport de subordination entre employeur et salarié: il est signé par deux personnes libres qui s’engagent mutuellement. »

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L’entreprise, ce truc sooo positif illustré par des hommes d’affaires en costard sur fond d’azur. *vomi*

Tiens donc ? Pas toujours une subordination ? Pourtant selon la jurisprudence :

« Il ne peut y avoir contrat de travail qu’à la réunion de ces 3 critères :
– Le lien de subordination
– La prestation de travail
– La rémunération. »

La loi ne s’appliquerait donc pas le dimanche ?

L’omniprésence de la valeur travail dans la bouche de nos politiques, mais aussi dans notre bouche, conduit petit à petit à un processus d’aliénation de tous, et au rejet de celleux qui sont totalement ou partiellement, sciemment ou non, exclus de ce système. C’est cette aliénation, et le rejet qui en découle, que je souhaiterais vous faire entendre grâce à une analyse de texte.

Mais d’abord, parlons travail. Saviez-vous que nos voisin-es nordiques et saxon-nes sont bien moins obnubilé-es que nous par les chiffres du chômage ? Alors que la France publie des chiffres mensuels, elleux se contentent amplement de données trimestrielles, voir semestrielles.

Pourtant, nous n’avons pas toujours eu cette inquiétude du chômage, au contraire, à une époque, nous avions hâte de ce jour où, remplacé-es par des machines, nous ne travaillerions plus. Mais aujourd’hui, alors que l’automatisation a fait son chemin, absence de travail signifie misère. Pourquoi ? Parce que le monde de demain n’a pas été envisagé. Il n’a pas été songé que celleux dont on remplacerait le travail difficile par une solution automatisée auraient besoin de revenus pour vivre. Et dès lors, l’opinion publique a diabolisé les machines. Combien de fois ai-je entendu dire :

« Je préfère le sourire de la caissière à une froide machine. »

Et bien pas moi, à choisir, je préfère une machine à un-e caissier-e forcé-e par la direction à me sourire, et je préfère lea dit-e caissier-e faisant ce qu’iel souhaite faire, et touchant un revenu universel du même montant que celui de son ancien patron.

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Ha si j’avais un revenu universel ! Je ferai pousser des légumes et des trucs cools pour tout le quartier !

Vous vous en doutez, l’exemple pris ici pour illustrer mon propos n’est pas anodin, il est le reflet d’une pensée commune à l’opinion publique : tous les emplois ne se valent pas.

« Tu finiras caissière. »

M’a-t-on dit. Et ça m’a fait rire. Parce que je préfère cet emploi à celui de cadre auquel aspirait le jeune con dynamique pédant et classiste qui m’a balancé ça sur le ton de l’insulte.

Ce genre de remarques sur les emplois, accompagnées souvent d’injonctions à reprendre les études, contribuent grandement à l’aliénation. En France, point de salut si l’on n’aspire pas à grimper l’échelle sociale. Ce qui importe c’est de s’accomplir, mais pas n’importe comment, dans le travail. L’utilité des gens se jauge vis-à-vis de leur grade dans le monde professionnel. A tel point qu’on dira d’une mère au foyer qui s’investit dans des projets associatifs qu’elle « s’occupe ». Mais qui est plus utile à la société entre elle et un grand patron, sincèrement ?

L’économiste Frédéric Lordon, spécialiste du travail, théorise cette intégration à nos valeurs de la valeur travail comme une tentative de réduction maximale de notre angle alpha. J’explique, imaginez les objectifs de l’entreprise dans laquelle vous bossez comme une ligne droite. Et vous, vous êtes une droite sécante à cette ligne. L’angle alpha, c’est cet angle entre votre droite et celle de l’entreprise, c’est la différence entre vos objectifs et ceux de l’entreprise, cette partie de vous qui résiste, qui dit :

« Non, je ne ferai pas d’heures sup’s, je veux aller à mon cours de yoga. »

En nous donnant de plus en plus l’impression que l’on peut « s’accomplir » dans notre travail, l’entreprise cherche ainsi à faire coïncider nos objectifs avec les siens, afin de réduire notre résistance, et nous rendre à sa disposition. Il n’est pas suffisant de venir travailler tous les matins, il faut en plus que nous soyons contents de venir. Il faut que nos valeurs soient en accord avec les « valeurs » de l’entreprise.

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Exemple de « valeurs » que ton entreprise aimerait genre trop te voir intégrer. En fait si tu pouvais en faire ton modjo, tu finirais employé-e du mois en un rien de temps.

Mais que se passe-t-il lorsque l’on refuse ce système ? C’est là l’objet de ce que je voudrais illustrer via une analyse de texte.

Dans ces extraits de l’Assassin Royal de Robin Hobb, un groupe d’élèves s’en remet à Galen afin d’apprendre l’Art. A ce groupe initialement solidaire, le maître impose des restrictions drastiques, et il interdit aux élèves de communiquer entre eux afin de créer une ambiance de compétition propice à l’Art. Les extraits suivants s’appliquent à tous les cas d’aliénation, mais pour notre sujet, permettront d’illustrer l’aliénation propre au monde du travail.

« Quelques élèves disparurent rapidement des rangs. Joyeuse en faisait partie ; elle cessa de venir après le quatrième jour ; la seule fois où je la revis, elle rasait les murs de la forteresse avec un air à la fois inconsolable et honteux. J’appris par la suite que, du moment où elle s’était désistée, Sereine et les autres filles lui avaient tourné le dos ; et quand après cela, elles parlaient d’elle, on n’avait pas l’impression qu’elle avait échoué à un examen, mais plutôt qu’elle avait commis un acte abject et répugnant pour lequel il n’était pas de pardon. »

Voici le traitement réservé à celleux qui jugent que le prix psychologique et physique n’en vaut pas le résultat. Et le mépris caractérisé par le comportement des pratiquants est semblable à celui qu’exercent les travailleurs sur les « non-travailleurs ». Que ce soit par choix ou pas, peu importe : chômeurs, parias, assisté-es… les insultes vont bon train sur celleux qui ont choisi de vivre leur vie comme iels l’entendent, loin des pressions de l’entreprise. Mais la fable du chômeur qui se roule dans l’opulence de son « assistanat » n’est qu’un moyen de plus pour faire miroiter aux travailleurs leur qualité supérieure et leur courage, pour monter les classes les unes contre les autres. En vérité, il faut être sacrément courageux-se et débrouillard-e pour être sans emploi en 2015 : le prix de la vie et le comportement sociétal n’y incitent pas.

« Tant de haine ! Oh, comme ils me haïssaient ! A mesure qu’ils émergeaient de l’escalier et me découvraient au sommet de la tour, les étudiants se détournaient avec un mépris ostensible ; leur dédain était aussi palpable que si chacun m’avait jeté un seau d’eau glacée. Lorsque le septième et dernier apparut, leur haine faisait comme une muraille autour de moi. »

Ce passage porte sur le retour de Fitz après qu’il ait été battu presque à mort par son maître. On lit le dégoût de ses « camarades » pour celui qui a bravé la violence dont il est victime et est revenu (après une période de convalescence). Dans la vraie vie, un-e patron-ne ne pourrait pas battre à mort sona salarié-e en toute impunité. Mais lea harceler, ça oui. Beaucoup vivent l’enfer au boulot, voire sont poussé-es à démissionner, et peu trouvent gain de cause.

Si le burn out est une maladie professionnelle qui se répand de plus en plus, les réactions des collègues n’en sont pas plus clémentes. Mépris vis-à-vis de ceux qui font le « même travail » que leurs collègues mais n’ont pas tenu dans ces conditions et accusations de « faiblesse » provoquent un sentiment d’injustice chez le salarié poussé à l’arrêt. Et son retour dans le monde pro est souvent loin d’être une sinécure. A croire que tout le monde s’accorde pour dire que le travail ne doit pas être un milieu facile. Quelle est cette logique ? Alors, on attend de nous qu’on offre notre force de travail, dans des conditions déplorables, et avec le sourire ? Docilement ?

Ce type de processus contribue grandement à l’aliénation de tout un chacun. Demandons-nous : est-ce que je me lèverais le matin pour faire ce que je fais si je n’étais pas payé-e ? Si la réponse est non, ouvrons notre angle alpha, vivons, résistons ! Mais surtout, n’opprimons plus celleux qui rejettent consciemment ou pas le système : ne questionnons plus les gens sur leur absence de travail, ne dénigrons plus des emplois, montrons-nous présent-es pour les collègues qui reviennent. N’oublions pas que pendant que nous nous battons entre nous, que nous défendons le système qui nous écrase, les puissants s’enrichissent, sur nos dos courbés.

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