Le bleu est une couleur chaude

« Mon amour,

Quand tu liras ces mots j’aurai quitté ce monde.
Je ne vais pas redire ici tout ce que tu sais déjà, tout ce que j’ai pu t’écrire dans de précédentes lettres ou pendant toutes ces années passées dans ta chaleur. Je tiens à te remercier pour ton dévouement, ces derniers jours à l’hôpital auraient été un cauchemar si tu n’avais pas été là. Grâce à toi je pars sereine et je ne remercierai jamais assez le ciel de t’avoir rencontrée.

J’ai demandé à ma mère de mettre sur mon bureau, pour toi, ce que j’ai de plus précieux : mes journaux intimes. Je veux que ce soit toi qui les conserves, il y a là tous mes souvenirs d’ado teintés de bleu.
Bleu encre,
Bleu azur,
Bleu marine,
Bleu Klein,
Bleu cyan,
Bleu outremer.
Le bleu est devenu une couleur chaude. »

C’est ainsi que commencèrent ces deux heures qui me bouleversèrent au creux de mon âme. C’est ainsi que commença le récit de Clémentine, lycéenne de 15 ans.

Dans cette BD grise, Clémentine ne voit que le bleu. Celui du pull de Thomas, celui des cheveux de l’inconnue qu’elle croise lors de son premier rendez-vous avec celui-ci. Cette inconnue devient l’objet de ses fantasmes nocturnes, elle la trouble, Clémentine la rejette et l’embrasse, se refuse le droit de céder à ces désirs contre nature. Clémentine s’inquiète de ne pas aimer Thomas et de ne pas le désirer.

Sa bouée de sauvetage, c’est son meilleur ami qui lui apprend qu’elle a le droit d’aimer qui elle souhaite, comme elle souhaite et qui l’emmène dans les endroits qu’il fréquente, avec des gens comme eux. Des gens différents. C’est dans ces endroits qu’elle retrouvera l’inconnue aux cheveux bleus, qu’elle rencontrera Emma.

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Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, couverture, éditions Glénat.

Je crois que lorsque l’on fait une chronique, on est censé-e être objectif-ve, qu’on se le dise, ça ne sera pas mon cas.

Emma, c’est la fille que j’aurais voulu rencontrer à 16 ans, j’aurais voulu l’aimer à en crever, j’aurais voulu vivre mes premiers émois en son sein et m’y cacher du reste du monde.

En lisant la vie de Clémentine, je me vois 5 ans en arrière. Je mentais à mes parents, à mes ami-es, à moi-même. J’avais peur d’être la lesbienne, la gouine, la détraquée qu’on pointe du doigt parce qu’elle a dormi chez nous une fois, mais n’a rien dit de ses attirances dérangées.

J’avais peur, mais je n’ai pas rencontré Emma, alors je me suis contentée de faire ce qu’on attendait de moi. Je suis restée au placard. J’ai présenté ribambelle de garçons à ma famille, pour qu’ils ne se doutent de rien. J’ai joué à être quelqu’un d’autre.

C’est une BD sur l’amour que nous offre Julie Maroh, mais aussi une BD sur la violence de découvrir une identité différente dans une société hétéronormée. Comment parler aux parents et aux ami-es ? Comment faire comprendre que oui on est bi, ou lesbienne même si on en a honte ? Comment assumer son homosexualité même lorsqu’on ne souhaite pas être lesbienne politique ? Comment affronter le monde et affirmer son orientation quand même les gens qu’on aime la nient ?

J’aurais aimé lire cette BD quand j’avais 16 ans. A vrai dire, j’aurais pu la lire, puisqu’en 2010 j’avais 16 ans. Mon univers se serait peut être coloré, comme celui de Clémentine, si j’étais sortie du placard, si j’avais su que j’avais le droit d’aimer une fille. Ma vie aurait été sûrement différente si j’avais su.

Je recommande sincèrement de mettre cette BD dans le plus de mains possibles, si ce n’est pour la découverte de soi, ne serait-ce que pour cette histoire d’amour, de Juliette et Juliette, cette histoire bouleversante sur laquelle j’ai versé un torrent de larmes.

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