Le consentement pour les nuls

[TW viol]

La fuite récente d’un document officiel de la faculté de médecine de Lyon-Sud conseillant très explicitement la pratique, à des fins d’apprentissage, du toucher vaginal et rectal sur patient.e.s sous anesthésie générale a provoqué une indignation plus que justifiée. Les réactions de certain.e.s membres et futur.e.s membres du corps médical face aux reproches qui lui ont été faits méritent grandement que l’on s’y attarde. Ces réactions, nous le verrons, n’ont absolument rien à envier au mépris, au paternalisme et à la culture du viol les plus crasses…

Un viol ? Allons…

Au cas où le terme ferait encore bondir, je persiste et je signe, c’est bien là de viol dont il s’agit. Même le code pénal, que je répugne en général à invoquer tant ses principes d’égalité, tout de paillettes roses vêtus, sont piétinés sans états d’âmes, le dit. « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. ». Or, quel meilleur moyen de contraindre quelqu’un à subir une pénétration que de ne même pas lui signaler qu’ille va en subir une ? De son côté, la loi retient la surprise comme élément constitutif du viol, car les touchers vaginaux et rectaux sont pratiqués alors que lea patient.e n’a pas été prévenu.e qu’un ou plusieurs interne.s étaient susceptible.s de pratiquer ces actes à des fins d’apprentissage sur elleux, une fois endormi.e.s au bloc.

La doyenne de l’UFR de médecine à l’université de Lyon Sud, Mme Carole Burillon, ne s’en cache même pas et déclare que l’on « pourrait effectivement demander à chaque personne l’accord » tout en précisant qu’elle ne le préconiserait pas par « peur que les patient.e.s refusent». Le consentement des patient.e.s n’est donc pas requis afin d’éviter qu’illes aient le loisir de refuser. C’est d’une logique implacable, on n’en attendait pas moins d’une personne ayant fait tant d’années d’études… Plus sérieusement, cette personne (qui est chargée d’enseigner la médecine, il me semble opportun de le souligner) confirme donc que le fait de ne pas demander le consentement permet au corps médical de se réserver la possibilité de le transgresser, puisqu’elle a bien conscience que certain.e.s patient.e.s refuseraient si on leur en donnait le droit. Il s’agit donc bien là d’une forme de contrainte particulièrement pernicieuse que l’anesthésie rend très facile à mettre en place.

J’ai également vu plusieurs personnes objecter que les soignant.e.s ne prenaient pas de plaisir en effectuant un toucher vaginal ou rectal, ce qui invaliderait l’idée selon laquelle cela constitue un viol. Dommage, le code pénal ne dit rien sur l’intention de l’agresseur, et il fait bien, car ce n’est pas là ce qui importe. Doit-on mesurer la gravité d’une agression à l’intensité du plaisir ressenti par l’agresseur ? Cette idée est parfaitement ridicule. Imaginez un peu : « Je n’ai pas tant pris mon pied que ça, votre honneur, ce n’était donc pas un viol. » Et qu’en serait-il des nombreuses personnes LGBTQIA ayant subi des viols correctifs ? Parler d’attirance sexuelle comme d’un élément constitutif du viol, c’est à la fois tenter de rejeter la faute sur les victimes et occulter une grande partie d’entre elles.

Peut-on arrêter d’essayer de défendre l’indéfendable et se placer enfin du côté des victimes ? La question n’est pas de savoir si les violeurs ou les soignant.e.s ont l’intention de blesser leur patient.e.s. La question est : a-t-on fait subir une pénétration sexuelle en passant outre le consentement de la personne ? La réponse est, indubitablement, oui.

Hippocrate refusant les présents d'Artaxerxès - Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson
Hippocrate refusant les présents d’Artaxerxès – Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson

C’est pas un peu chiant, ces histoires de consentement ?

S’assurer du consentement de l’autre au cours de l’acte sexuel, quelle que soit la pratique choisie, est souvent présenté comme rébarbatif, ennuyeux et cassant la « spontanéité » du moment. Bien évidemment, il n’est pas toujours nécessaire de demander un consentement oral lorsque celui-ci est explicite, mais il faut faire preuve d’un minimum d’honnêteté et ne pas glisser sous le tapis la question de savoir si l’autre a vraiment envie ou pas. Se dire que si tel n’est pas le cas, iel n’a qu’à dire non, c’est faire passer son propre plaisir avant le bien-être de l’autre, une manière incroyablement égoïste de penser et d’agir. Il n’est pas bien compliqué de s’assurer que la personne avec qui l’on couche est là de son plein gré et ne se sent forcée à rien, il suffit de regarder son visage et de demander confirmation en cas de doute. Mais il semble que pour beaucoup, il vaut mieux risquer de violer quelqu’un que de s’assurer de son consentement…

Surprise ! Plusieurs excuses minables du même tonneau sont également utilisées dans le but de justifier que l’on choisisse de ne pas demander le consentement des patient.e.s avant de permettre à des internes de pratiquer un toucher vaginal ou rectal sur elleux. Pour le président du collège national des gynécologues et obstétriciens français, M. Bernard Hédon, requérir le consentement des patient.e.s en un tel cas n’est pas nécessaire et relève même de la « pudibonderie » ! Bénédicte Bévière, maître de conférences en droit privé à l’Université de Paris VIII, encourage les soignant.e.s à se cacher la tête dans le sable en prétendant qu’il est « compliqué pour le praticien de détailler chaque acte ». Vraiment ? On saurait greffer des cœurs mais pas demander si les patient.e.s sont d’accord pour permettre à des internes de s’exercer sur elleux ?

Que faut-il retenir de ces deux manières d’appréhender le consentement, bien qu’il s’agisse de deux situations très différentes l’une de l’autre ? Dans les deux cas, il est très clairement présenté comme une chose futile et si peu importante qu’elle ne mériterait même pas que l’on s’y attarde cinq minutes afin de se demander, en toute honnêteté, si l’on est pas en train de porter une grave atteinte à quelqu’un. Pourtant, les potentielles solutions ne manquent pas. Martin Winckler, dans une interview pour Terrafemina, évoque celle d’enseigner sur des mannequins ou des contractuel.les rémunéré.es, comme cela se fait dans d’autres pays. Quand il s’agit d’imiter les USA dans sa frénésie sécuritaire, la France répond présente, mais prendre exemple sur d’autres pays pour s’assurer du consentement des patient.e.s avant chaque acte médical, quel intérêt ?

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Le consentement « implicite », ou comment faire accepter n’importe quoi, n’importe comment

Souvent, le violeur se découvre un semblant de culpabilité (non, je déconne) et décide qu’il ne lui suffit plus d’essayer d’empêcher sa victime de dire non et d’ignorer son refus, il faut également rejeter la faute sur l’autre et lui faire dire oui par tous les moyens possibles. Là où cet ami qui se permet de te tripoter alors que tu dormais argue que tu n’avais qu’à pas boire autant ou être un peu moins jolie, les CHU décident de te faire « signer des papiers » afin de se décharger de toute responsabilité. C’est très pratique, cette notion de consentement implicite, ça permet de se donner une excuse en trouvant une raison apparemment rationnelle au fait qu’on se soit permis de toucher quelqu’un sans qu’iel soit d’accord.

Autre variante, le fait de passer la porte d’un CHU témoignerait en lui-même de l’accord des patient.e.s pour subir des touchers vaginaux ou rectaux, ni prévus ni nécessaires, une fois au bloc… Une personne en première année de médecine avec qui j’ai discuté a même avancé que lorsqu’on va chez le médecin, on doit être préparé à « se faire toucher partout ». « Tu ne peux pas signer les papiers et venir pleurer ensuite », m’a-t-elle dit. Par ailleurs, Martin Winckler, dans l’article cité précédemment, dénonce l’attitude de nombre de ses confrères, tenant les patient.e.s pour incapables de comprendre les différentes étapes des soins qui leurs sont prodigués et donc de consentir de manière éclairée.

Le parallèle que l’on peut faire entre ces propos et les reproches que l’on adresse très souvent aux victimes de viols est assez glaçant. « Pourquoi es-tu allée dans son lit toute nue si tu ne voulais pas ? », « Pourquoi es-tu même allée chez lui alors que tu sais que tu lui plais ? » (parfois, les victimes ont des idées farfelues, telles que celle que les hommes puissent être des individus empathiques, bienveillants et soucieux du bien-être d’autrui), « Tu ne peux pas dire oui, puis non, il faut choisir », « Il ne faut pas frustrer les hommes, ils ont des besoins que tu ne peux pas comprendre »…

Autant de raisonnements qui partent du principe que si la victime a été agressée, c’est qu’elle a été imprudente, incapable d’exprimer correctement son refus ou de décider elle-même si elle le souhaitait ou non. Et si cela ne suffit pas, l’on se contentera de décréter qu’il n’y a pas eu d’agression et que ces abruti.e.s de patient.e.s ne comprennent tout simplement rien à la médecine ! Tout comme les discours de culpabilisation, dévalorisation et infantilisation des femmes permettent de perpétuer la culture du viol, les mêmes ficelles sont utilisées afin de dédouaner le corps médical de toute responsabilité à l’égard des patient.e.s et de rejeter la faute sur ces dernier.e.s. Arrêtons de partir du principe que les patient.e.s sont trop stupides pour consentir de façon éclairée et admettons que s’illes se rendent compte après coup n’avoir pas consenti à tel ou tel acte pratiqué, c’est que la manière dont on s’est assuré dudit consentement n’était pas suffisamment claire et doit être revue. Mais encore faut-il se soucier vraiment de ce que le consentement soit requis et la volonté des patient.e.s respectée, ce qui est, apparemment, loin d’être le cas…

Dans le cas de la culture du viol comme celui du consentement bafoué des patient.e.s, l’on tente, de diverses manières, de faire renoncer les personnes concernées à l’un de leurs droits fondamentaux au profit d’un intérêt présenté comme supérieur : la satisfaction du désir masculin dans le premier cas, l’apprentissage de la médecine dans l’autre. Or, on l’a vu, il n’est absolument pas nécessaire de tromper les patient.e.s afin de permettre aux internes de s’exercer car d’autres solutions existent, pour peu que l’on se donne la peine de les mettre en place. Pas plus qu’il n’est nécessaire aux hommes de violer pour vivre. Il est grand temps de cesser de prendre le consentement d’autrui pour une option appréciable mais dont on peut aisément se passer. Nul intérêt n’est supérieur au droit des personnes à consentir ou non librement à tout acte sexuel quel qu’il soit, tout comme nul intérêt ne doit primer sur celui des patient.e.s qui franchissent les portes d’un hôpital. Or, la base du consentement, ce qui le rend valide, c’est, d’une part, une information honnête et loyale sur ce à quoi l’on nous demande de consentir et, c’est là un point primordial, le droit incontesté de dire non.

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