Le féminisme est-il soluble dans les Mass Medias ? "Un soir à la Tour Eiffel, spécial 8 mars"

« La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population. Or, en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques. »
Pierre Bourdieu – 1930-2002 – Sur la télévision

Le 8 mars, nul ne l’ignore, est le jour où se pose la question des Droits des Femmes. C’est pas beaucoup, une journée, c’est même objectivement insultant si on considère le fait qu’on parle de la moitié de l’humanité, mais, ne boudons pas notre plaisir, soyons positifs : c’est déjà ça !

Le féminisme, cet inconnu (non enseigné à l’école, absent des livres d’histoire, dénigré par les médias dominants, etc) peut être abordé AU MOINS ce jour là.
Mais ! Il est possible d’étouffer tout débat intelligent grâce au génie de nos formidables (roulement de tambours) Médias de Masse !

Je n’écoute plus France Inter, et n’ai pas la télé, donc j’échappe le plus souvent à leurs conneries. Mais j’ai eu vent, via les réseaux sociaux, d’une émission diffusée mercredi (4 mars 2015) sur France 2, en l’honneur du 8 mars : « Un soir à la Tour Eiffel », présentée par Alessandra Sublet (qui est au féminisme ce que DSK est à l’amour courtois – cf par ex. ici). On pouvait s’attendre, oh Dieu, à bien des choses, en somme – pour paraphraser Cyrano. Mais, tel le benêt Vicomte lâchant à notre héros, là où il était possible de tricoter tout un poème : « Vous… vous avez un nez… heu… un nez… très grand », France Télévision n’a pas grand chose à dire du féminisme, en réalité. Et ce pas grand chose s’apparente même carrément à une insulte.

American family watching TV, 1958
American family watching TV, 1958

D’ailleurs le thème n’est point « Les enjeux du féminisme » ou quelque chose de cet ordre là. Le thème de l’émission, en fait, y’en a pas (cela demandait-il trop de réflexion ?), c’est juste un numéro « 100 % femmes ». Pas un numéro qui s’affiche féministe, donc, mais un numéro présenté par une femme, avec pour invitées, des femmes.
En creux, cela ne fait qu’entériner le caractère exceptionnel de la chose. Que des femmes, pensez donc ! Pas un seul homme pour recadrer et donner un peu de poids à tout ça. En voilà, un évènement ! Merci France Télévision d’être ainsi à la pointe de la modernité, et d’offrir un plateau de femmes libérées de la présence et de l’expertise des hommes, pour 2 heures d’antenne, une fois dans l’année.
Ceci étant, donc, pas de thématique globale annoncée. Mais c’est l’émission « spécial 8 mars » ! On va forcément parler de la situation des femmes, ce qui revient à parler de féminisme – même si France 2 répugne à appeler un chat un chat.

Du coup, je me demande quelles expertes, quelles intellectuelles, sociologues, chercheuses, universitaires, auteures vont être invitées. Virginie Despentes ? Judith Butler ? Christine Delphy ? Nacira Guénif-Souilamas ? Laquelle de mes penseuses favorites a été, enfin, invitée sur un plateau grand public ?
Réponse = Chantal Ladesou.
Ouais ouais ouais, je sais, on dirait un gag. Mais je suis très sérieuse : l’invitée principale, c’est Chantal Ladesou. Mais siiiii, rappelez vous. L’humoriste ! Bon, on ne l’entendait plus guère ces dernières années, mais justement, elle a bien besoin de promo pour son nouveau spectacle joué à Paris, « Nelson ».
Alors, entendons nous bien. Je n’ai rien contre cette dame. Je suis même contente qu’une actrice plus toute jeune soit reçue sur un plateau TV, comme invitée principale. En soi, ce n’est pas rien, c’est toujours ça de pris.
Mais, si je lançais une soirée spéciale sur, je ne sais pas, le Traité Transatlantique, et bien, Jean Marie Bigard ne serait pas mon invité d’honneur. Voilà.
Donc là, le casting, il est quand même un peu bizarre.

Le féminisme n’est pas soluble dans la féminité, c’est un vrai sujet, un sujet d’étude(s) et d’expertise(s). Il ne suffit pas d’être une femme pour parler de cette question qui demande, comme toute question sociale, un minimum de culture et de réflexion en la matière.
Ici, la présence d’une humoriste laisse à penser que le féminisme n’est pas un sujet sérieux, mais un truc « de bonnes femmes », sur lequel n’importe quelle femme peut s’exprimer, juste parce qu’elle est femme.
C’est une façon, subtile, de déconsidérer d’emblée le féminisme et les féministes.
Bien ouej.
Mais bon, y’a pas que Chantal Ladesou au programme. Alors ! Qui sont les autres invitées de ce numéro spécial 8 mars ? Qui sont les expertes en plateau ?
Je lis :
“Aux côtés de Chantal Ladesou, Alessandra Sublet reçoit Edwige Antier, Julia Vignali, Laurence Rossignol, Justine Lévy, Marion Ruggieri, Macha Méril, Natalia Vodianova, Tanya Drouginska, Mémona Hintermann, Isabelle Alonso, Zahia Ziouani, Anne Roumanoff, Nawell Madani, Bérangère Krief et Camille Chamoux”
Pardon ? Je… Quoi ? Une pédiatre députée UMP (Edwige Antier) ? Une ex miss météo devenue animatrice TV (Julia Vignali) ? La Secrétaire d’état chargée de la Famille (Laurence Rossignol) ? Une écrivaine ‘fille de’ (Justine Lévy, comme dans Bernard-Henri Lévy) ? Une chroniqueuse radio ‘fille de’ (Marion Ruggieri) ? Une actrice née ‘princesse’ (Macha Méril) ? Une top modèle richissime (Natalia Vodianova) ? Une (autre) top modèle (Tanya Drouginska) ? Une ‘grand reporter’ de France Télévision (Mémona Hintermann) ? Une Chef d’Orchestre (Zahia Ziouani) ? Et quatre humoristes célèbres : Anne Roumanoff, Nawell Madani, Bérangère Krief et Camille Chamoux. Oui oui, la même Bérangère Krieff qui s’est distinguée récemment en participant aux publicités sexistes Twingo…

LaVeriteSurLesFilles

Mais, c’est quoi ce casting ?

Qu’ont en commun ces femmes, sinon leur genre ?
Ah si, je vois : ce sont toutes des femmes qui ont des emplois prestigieux, qui sont connues, riches, bref ce sont uniquement des femmes ultra privilégiées. Pas de pauvres universitaires obscures, nhaaaa. Mais des stars. C’est quand même plus glamour !
Bon, c’est sûr que ces invitées sont fort peu représentatives de la condition des femmes en France. Si on ne considère que ces femmes là, et leurs parcours, on peut même se dire que le féminisme, ça ne sert à rien. Toutes ces femmes sont des dominantes socialement, elles sont auréolées de succès, pétées de thunes et indépendantes – d’ailleurs, aucune d’entre elles ne se revendique féministe !

Peu importe que ces femmes soient principalement issues de la (parfois très) haute bourgeoisie, et n’aient pas connu loin s’en faut les mêmes écueils que la tout venante. Elles sont la preuve qu’on peut atteindre les sommets, quand on est femme, en 2015.
Si je voulais prouver que le féminisme est un combat achevé, une lutte du passé, un reliquat de temps révolus, si je voulais prouver que les femmes peuvent parfaitement avoir des carrières dignes de celles des hommes, qu’elles ne sont plus dominées socialement et économiquement, qu’elles peuvent atteindre les plus hautes sphères dans tous les domaines, artistique, politique, journalistique : je rassemblerais cet exact casting là.
Oublions le temps d’une soirée qu’elles sont en réalité les exceptions qui confirment la règle.

Avec la non moins célèbre Alessandra Sublet, considérons un peu la cause des femmes à l’aune de cette assemblée. Les femmes, oppressées ou victimes du système patriarcal ? Quedal ! Regardez ! Chef d’orchestre, députée, grand reporter ! Ces invitées prouvent, par leur simple réunion, l’inanité du féminisme.
Ah, j’allais oublier : y’a quand même une féministe auto proclamée au casting. Isabelle Alonso. Bon, le problème, et de taille, c’est qu’elle incarne depuis des années, dans les médias de masse, un repoussoir au féminisme. Car qui a envie d’être une « Chienne de garde » et de faire censurer des artistes comme Saez ou Orelsan ? En général, chaque intervention « féministe » d’Isabelle Alonso a pour effet collatéral de détourner quelques individus du féminisme… Mais au moins, elle se dit féministe, elle ose dire le mot. Soyons positifs, on a dit ! Faut pas que ce soit la seule, par contre, car elle n’est pas représentative des courants féministes actuels, parfois qualifiés de « troisième vague féministe » : le féminisme inclusif, intersectionnel et pro-sexe. Qu’il s’agit de présenter au grand public, afin de le réconcilier avec le mot, féminisme, et de lui en montrer la modernité et l’utilité.
Pas de bol. Elle est la seule ! Alonso est bien l’unique caution ‘féministe’ de l’émission.
Résumons : nous avons un plateau de stars richissimes, et une féministe repoussoir.
Pour parler des droits des femmes, aucune experte en la matière, et pour représenter l’oppression, que des ultras privilégiées.

Penchons nous à présent sur le sommaire de cette émission. Surprise ! C’est un vrai délire machiste :
1 «Actu: Une loi contre la fessée ?»,
2 «Y a-t-il un diktat de la beauté ?»,
3 «Les féministes sont elles ringardes ?»
et petite cerise sur le gâteau : 4 «Y a-t-il un rire au féminin ?».

La question de la fessée est une question éducative. C’est la première question au sommaire. Une question d’éducation, pas une question féministe. Cette question devrait concerner les parents. Pas les femmes, à moins de considérer que la question de l’éducation ne concerne que les femmes, et se discute seulement entre femmes. Intéressant. Donc selon France 2, avant toute autre chose, « femme » = « parent » = « éducation ». FORMIDABLE. Passons direct à la suite.

« Y a-t-il un diktat de la beauté ? » : Deuxième point au programme. Bha oui. Femmes = beauté. Mheu non c’est pas cliché. Parlons chiffons et cosmétiques, les filles, allez ! Mais la question est : « Y’a t il un diktat ? » Ah bon. On n’en est donc pas bien sûr, de ça, chez France Télévision. On se pose la question. Le voile fait pourtant largement consensus, comme objet d’oppression. On n’hésite guère à le critiquer et l’interdire. Mais les bijoux, les mini jupes, les collants, c’est tellement mignon ! Nonobstant Mona Chollet, auteure du documenté « Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine », qui décortique la violence de l’injonction de beauté faite aux femmes (à lire intégralement en ligne ici). Nonobstant cette perfection féminine irréaliste montrée partout, tout le temps : magasines, films, publicités, affiches… Nonobstant ces armées d’adolescentes qui, vers 14 15 ans, apprennent à se maquiller, à se coiffer, à s’épiler, pour ne pas être déconsidérées par leurs pairs au lycée. Et les inévitables critiques que les dissidentes doivent essuyer. Nonobstant l’association femmes = cosmétiques, fanfreluches, talons. Sur France 2, on se demande encore si l’injonction à la beauté est un truc oppressant !
C’est p’têt pas si écrasant ? D’ailleurs, Alessandra Sublet, savamment maquillée, claudiquant en mini moulante et talons aiguilles, va poser la question à une top modèle richissime (Natalia Vodianova, épouse de l’héritier Arnault). Parions qu’elles vont savoir nous rassurer quant à ce « soi disant » diktat de la beauté !

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3ème point au programme, et PREMIÈRE QUESTION FEMINISTE, YOUHOU : « Les féministes sont elles ringardes ? » heu, attends, quoi ? « ringardes » ? Je… Heu ? Nul n’ignore que la façon dont on pose une question influence la réponse. Donc, cette question présuppose sans complexe la ringardise du féminisme. La question « L’islam est il dangereux ? » ne part pas du présupposé que l’Islam est Amour, non… Donc, la seule question féministe qu’on se pose sur France 2, n’est pas « Quels sont les différents courants féministes aujourd’hui », ni « Comment renforcer l’égalité hommes femmes », ni « Comment favoriser la parité politique », ni « Comment lutter contre le harcèlement de rue, l’objectivisation du corps des femmes ou encore l’assignation de genre », NON. La seule question qu’on se pose, ici, c’est « Non mais attends, c’est pas un peu ringard, votre machin, là ? »
Or, depuis que le féminisme existe, le pouvoir dominant (donc mâle) le taxe de ringard. Le féminisme n’a JAMAIS été « à la mode », « branché » ou « cool ». Depuis qu’il est né, les pouvoirs en place le taxent d’inutile et d’obsolète. C’est un argument simple pour décrédibiliser un combat ! Et efficace.

Simple et efficace ok, mais, dans ce cas précis, outrageusement grossier. En effet, dire de quelque chose qu’il est ringard présuppose qu’il eut à une époque son heure de gloire. Par exemple, aujourd’hui, les pattes d’eph, c’est ringard. Mais c’est ringard, parce que fut un temps, ça à été au top de la mode. Pas de ringardise sans popularité passée. Or, il n’y a jamais eu d’époque où les femmes pouvaient fièrement se dire « féministes ». Les féministes de tout temps on été déconsidérées. Certaines sont passées outre et ont arraché pour nous le droit d’étudier, de travailler, d’avoir un compte bancaire, de divorcer, d’avorter, de voter… Mais, déjà à leur époque, elles étaient taxées de mener un combat « ringard ».

En 2015, France Télévision met donc un point d’honneur à perpétuer la tradition en associant féminisme et ringardise. Chouette. Ça va vachement donner envie aux gens de découvrir plus avant le féminisme, ça, merci ! Car c’est bien connu, tout le monde (surtout les plus jeunes) adore être « ringard ». C’est formidable !
Et extrêmement culpabilisant pour toutes les femmes victimes d’oppression, c’est à dire, pour à peu près toutes les femmes autres que les invitées du plateau d’Alessandra Sublet. Vous restez coincées derrière le « plafond de verre » ? Subissez un déclassement après chaque grossesse ? Êtes écrasées par une double ou triple journée de travail, boulot enfants travail domestique ? Pfff, bande d’hypocrites, vous l’avez l’égalité, regardez, alors retroussez vous un peu les manches et bougez-vous, au lieu de geindre !

« Y a t il un rire au féminin » est le dernier point au programme. Ce n’est pas une question féministe, évidemment, et en outre, c’est une question qui entérine l’idée d’une différence naturelle, essentielle, entre hommes et femmes. C’est donc une question sexiste. « Y a t il un humour spécifique aux Noirs ? » n’est pas une question qu’on oserait poser. Et puis, cette question renvoie au cliché que les femmes ne savent pas faire rire. Encore une fois la question implique un présupposé : que le rire n’est pas féminin. C’est un cliché, éculé, mais encore très prégnant aujourd’hui. N’importe quelle fille s’essayant sur le terrain de l’humour doit affronter cet écueil : comme les gens s’attendent peu à entendre une blague dans la bouche d’une femme, trop souvent, la blague n’est pas comprise et tombe à l’eau. Grâce à France 2, ce cliché a encore de beaux jours devant lui. Super, merci.

Donc, en hommage à la journée pour les Droits des Femmes, sur France 2, on parle entre ultra privilégiées d’éducation de l’enfant et de beauté, on s’interroge sur les capacités qu’ont les femmes à faire rire, et on n’oublie pas de pointer la ringardise du concept de « féminisme ».

Je suis ravie.
De ne pas avoir la télé et d’avoir échappé à ce massacre.

écrit par
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