Le ressenti des victimes ne se discute pas

Cela fait plusieurs fois en peu de jours que j’assiste à cette scène, à ce schéma qui se répète quelquefois lorsqu’un•e allié•e rejoint une conversation entre personnes concernées. Je parle de ce genre de conversations où lesdites personnes discutent de leur ressenti et de la manière dont elles ont fait face à telle ou telle violence exercée sur elleux. L’allié.e n’y a a priori pas sa place, si ce n’est pour y apporter soutien et empathie et à leur égard… Mais parfois, ille trouve trop difficile de se contenter de cela, il faut qu’ille tente d’apporter sa « réflexion », son « avis » en un moment qui ne s’y prête pourtant pas, sur un sujet qu’ille ne maîtrise pas et une situation qu’ille ne vit pas. Mais il ne faut pas sous estimer l’allié•e, qui a « vu des reportages », « lu des livres » et qui, surtout, a des ami•e•s concerné•e•s…

Sauf que nous ne sommes pas vos faire-valoir. Nous ne sommes pas ce qui vous permettra, une fois que l’on vous aura confié nos souffrances et nos blessures, d’aller invalider les ressentis des autres ou d’apporter votre grain de sel dans une conversation qui ne vous regarde en rien. Par exemple, il est carrément indécent de débarquer au milieu d’une conversation sur les violences conjugales et d’utiliser ce que vos amies vous ont confié de leur vie intime afin d’objecter aux victimes présentes qu’elles se trompent ou que « tout le monde ne le ressent pas ainsi » (on le sait, merci). J’emploie le terme « utiliser » car c’est bien de cela dont il s’agit. De soit disant allié.e.s qui se servent de leurs ami.e.s victimes afin d’avoir quand même quelque chose à dire au moment où illes devraient rester en retrait. De soi-disant allié•e•s qui trahissent leur confiance juste pour se donner l’occasion d’intervenir dans une conversation qui ne les regarde pas, sans parler du fait qu’illent jugent approprié d’argumenter et de débattre en un moment où des victimes parlent de choses douloureuses pour elles…

Pourquoi ? Quel est votre but lorsque vous nous objectez que vous avez « une amie » qui a vécu les choses différemment de nous ? Si cette amie souhaite partager sa manière de vivre les choses, tant mieux, mais pourquoi ressentez-vous le besoin de le faire, n’étant pas concerné•e ? Qu’y gagnez-vous, si ce n’est le plaisir présomptueux de montrer aux autres que vous aussi, vous pouvez parler de violences conjugales, de racisme ou que sais-je ? Est-ce un sujet si divertissant pour vous pour que vous ressentiez le besoin d’en parler même sans être concerné•e ? Pourquoi nous parlez-vous de ce reportage que vous avez vu, comme si voir un document de quelques minutes vous permettait de vous faire une meilleure idée de ce que vit une victime que la victime elle-même ? C’est insultant et blessant. Si encore vous ne faisiez pas comme si cela invalidait notre ressenti à nous…

"Le problème avec les femmes c'est qu'elles ne comprennent pas le féminisme aussi bien que moi"
« Le problème avec les femmes c’est qu’elles ne comprennent pas le féminisme aussi bien que moi »

Si vraiment vous voulez agir, ne le faites pas en poliçant la parole des concerné•e•s mais auprès de vos ami•e•s non sensibilisé•e•s sur ces sujets-là. Parlez-leur des luttes contre le sexisme, de celles des personnes MOGAI (Marginalized Orientations, Gender Alignments and Intersex, terme plus inclusif que LGBT), des personnes noires, juives et arabes, des personnes handicapées et neuroatypiques, des travailleur•se•s du sexe et des personnes précaires. Relayez la parole de ces personnes, ne la volez pas afin de vous donner une légitimité que vous n’avez pas.

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