Le sexe sans coït

L’auteure étant une femme cisgenre hétéra, et dans un souci de laisser la parole aux concerné-es, cet article s’intéresse uniquement à la sexualité dans les couples hétérosexuels cisgenres (une femme avec un vagin + un homme avec un pénis). Il interroge la norme du coït dans ces couples et les différentes alternatives qui peuvent exister.

TW violences sexuelles, viol

À l’été 2013 sont parus coup sur coup deux articles sur la pénétration pénis-vagin (PIV) ou coït au sein des relations hétérosexuelles.

Autant l’un était caricatural et niait de fait les viols qu’avaient pu subir de nombreuses femmes – en assimilant systématiquement la PIV à un viol – autant le second, qui était en fait une réponse au premier, permettait réellement de s’interroger sur cette norme. Il était fascinant de voir dans les commentaires de cet article de nombreuses femmes enfin se libérer à ce sujet, parler, dire qu’elles pratiquaient la PIV mais n’en retiraient aucun plaisir, voire en souffraient. Comme si, d’un seul coup, un tabou était brisé.
Alors même que la majorité des personnes qui ont une vulve prennent du plaisir en stimulant leur clitoris (et très rarement en se tripotant le vagin), la PIV est pour nombre d’entre elles vue comme un passage obligé, inhérent à l’acte sexuel même. Pour preuve, les autres pratiques sexuelles sont facilement désignées comme des « préliminaires », la PIV étant l’aboutissement ultime de toute relation sexuelle « normale ».
De même, chez certaines personnes il existe encore l’idée, très ancrée, qu’un couple de femmes cis ne peut pas faire l’amour « pour de vrai ». Point de sexualité en dehors du phallus donc ? La norme du coït n’est pas seulement lesbophobe, mais peut vite tomber dans l’homophobie et la transphobie.
En effet, si la pénétration est vue comme le saint Graal, elle doit également suivre quelques règles basiques mais obligatoires. À savoir : celui qui pénètre c’est l’homme, celle qui est pénétrée c’est la femme. Pour un homme cishét, être pénétré est souvent vu comme humiliant, le rabaissant, le féminisant ; alors que les femmes sont censées accepter la pénétration sans poser de questions. Ne dit-on pas « se faire enculer » ou « se faire baiser » pour « se faire avoir » ? Sous-entendant ainsi que se faire pénétrer finalement c’est un peu l’arnaque. Un homme qui accepterait donc de son plein gré une telle relation ne serait alors pas vraiment un homme. L’homophobie naît souvent de cette pensée.
D’ailleurs, même les femmes peuvent considérer la sodomie comme une pratique honteuse, ainsi que le rappelait récemment Ovidie : « S’il est si difficile pour les prostituées de parler de sodomie à la barre, c’est parce que la médiatisation de ce procès amplifie la honte qu’elles peuvent ressentir. Dire « DSK m’a sodomisée », même de force, c’est toujours dire publiquement que l’on a été « enculée », avec tout ce que cela draine comme jugement. Rappelons qu’il s’agit encore d’une insulte dans la langue française, et que dans certains pays des personnes sont condamnées à mort pour cela. ».
De plus, l’idée que c’est l’homme qui pénètre et la femme qui est pénétrée peut conduire à la transphobie. Difficile en effet pour certaines personnes d’accepter qu’il existe des femmes avec un pénis et des hommes avec un vagin, et que cela ne les rend ni plus « masculines », ni plus « féminins ».
Bref, l’injonction à la pénétration cache derrière elle tout un tas d’idées plus dégueulasses les unes que les autres. Et pourtant le but de cet article n’est pas de dire qu’il faut à tout prix arrêter de se pénétrer les un-es les autres, mais plutôt de remettre cette pratique en perspective, à « égalité » avec les autres, et dire qu’il n’y a pas UNE sexualité normale qui se résumerait à la PIV, contrairement à ce que l’on aimerait nous faire croire.

Dans une perspective féministe il m’a semblé intéressant de donner la parole aux femmes afin qu’elles puissent exprimer leur rapport à la PIV et, plus largement, à la sexualité hétéro avec un homme cis. J’en ai donc discuté avec quatre femmes : Barbara, Marion, Frédérique et Adèle. Ces échanges ont été instructifs, ils ont permis d’éclairer des zones d’ombre, mais aussi de confirmer des hypothèses que j’avais déjà élaborées. Malheureusement, il est impossible de retranscrire ici la totalité de ces entretiens, et je m’en tiendrai donc à un résumé succinct, en trois parties principales : la norme de la PIV, au centre des relations hétérosexuelles ; les violences et conséquences négatives qui peuvent en découler ; et, enfin, les alternatives possibles, pour une sexualité à la fois épanouissante et consensuelle (avis : l’un ne va pas sans l’autre ! ).

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La norme de la PIV, au centre des relations hétérosexuelles

Très vite, on arrive à cette idée de norme, de normalité. Parfois même avec des « règles » strictes. Barbara en dresse la liste : « J’ai souvent pensé qu’il y avait une norme sexuelle, peut-être inculquée par les magazines féminins que je lisais à l’époque. Cette norme se résumait à :

  • Pas de rapport sans pénétration
  • Pas de rapport sans jouissance masculine au minimum
  • Avoir au moins 2 à 3 rapports par semaine avec son conjoint. »

De son côté, Frédérique s’est longtemps demandée si elle était normale, si son corps n’avait pas un problème : « Parmi mes expériences il y a eu d’heureux accidents qui m’ont fait découvrir plus ou moins par hasard que mon corps est normal, apte à recevoir, ce dont j’ai douté longtemps car hors masturbation tout me laissait de marbre, en tout cas physiquement […] je ne comprenais pas pourquoi on faisait tout un foin du sexe hétéro ». D’où viennent de telles idées ? Barbara cite les magasines féminins comme prescripteurs d’une norme sexuelle. Bien sûr, les hommes sont eux aussi souvent cités. Adèle, par exemple, dit : « Au début d’une relation, j’ai envie parce qu’au fond de moi je sens que c’est comme ça qu’il faut faire, ou que comme ça l’homme tombera amoureux de moi (parce que je suis un bon coup), et puis quand on s’aime j’ai plus envie, peut-être que c’est juste que je lâche la pression et redeviens naturelle ? ».
Quelle que soit la raison profonde, elle importe peu finalement (mais à mon avis ça commence par « pat » et ça finit par « riarcat »), le fait est que même une féministe convaincue comme Marion a du mal à se détacher de cette pratique : « Le coït a dans ma vie sexuelle une place énorme, ce qui me gêne un peu. J’ai du mal à imaginer une sexualité sans coït, même si je sais très bien que c’est possible et que je suis capable de citer de nombreuses autres pratiques sexuelles ; je me rends compte que je reste malgré moi tout à fait infectée par l’idée que le PIV (penis in vagina) est le centre de la sexualité hétéro à deux ».
Preuve de cette place centrale, Barbara avait même du terme « coït » une définition erronée : « C’est marrant, quand tu m’as envoyé ce sujet j’ai dû chercher la définition de coït car pour moi coït était égal à orgasme, enfin il me semblait que c’était la même définition. Alors que le coït désigne juste un rapport sexuel avec pénétration si j’ai bien compris mais pas forcément avec un orgasme ».
D’ailleurs, hormis Barbara, toutes les femmes interrogées ne connaissent pas (ou très peu) d’orgasmes à travers la pratique de la PIV. La masturbation reste pour elles la plus sûre façon d’atteindre la jouissance.

On est face à une réalité paradoxale : alors même qu’il ne s’agit pas de leur pratique préférée, la plupart des femmes sont incapables d’imaginer une sexualité sans PIV.
Plus étonnant encore peut-être, les hommes eux aussi semblent parfois réticents. Les seuls rapports sans PIV qu’a vécus Frédérique étaient toujours le fait de ses partenaires : « Ces rapports ont jusqu’à présent toujours été à l’initiative des hommes. L’un m’a même dit ne pas avoir de préservatifs (alors qu’il en avait) pour « m’imposer » un rapport sans pénétration. Ça a été le meilleur rapport de ma vie, orgasmes multiples, rapides et tutti quanti ». Barbara évoque son compagnon : « En fait c’est bizarre mais c’est plutôt lui qui se plaint de ça [la norme de la PIV], moi ça me va on fait l’amour une à deux fois par semaine : pénétration jouissance cool. Lui il m’envoie des articles sur les préliminaires tout ça. Il m’a dit qu’il y avait la pression de la performance : devoir gérer, être dur, pas fatigué, toujours partant ».

Le but ici n’est clairement pas de pleurer sur le sort des pauvres hommes qui seraient obligés de pratiquer la PIV pour pouvoir prouver leur virilité mais on constate bien qu’ils peuvent être les victimes collatérales du patriarcat et peuvent ressentir la pression aussi bien que leurs compagnes, sans pour autant subir les mêmes conséquences.

Les violences et conséquences négatives

Ces conséquences, quelles sont-elles ? Tout d’abord des douleurs. Toutes les femmes interrogées ont évoqué le fait que la PIV pouvait être éprouvante : quand on parle de coït, la mention de la douleur physique n’est pas bien loin.

Marion : « J’ai des problèmes de douleurs pendant le coït […] je ne me vois vraiment pas dire « stop, j’ai envie d’arrêter / j’ai mal / etc. » »
Barbara : « Je ferai l’impasse sur les infections urinaires à répétitions, les mycoses et les 2 ou 3 infections du rein car oui ce qu’on ne m’avait pas appris à l’époque c’était que se forcer à se faire pénétrer ça fait mal et ça a des incidences »
Adèle : « Je me rends compte que je peux avoir mal très rapidement. Si le rapport dure un peu trop j’ai mal, ça brûle, et la sensation persiste plusieurs heures après, donc maintenant dès que ça commence à piquer hop j’arrête, c’est trop chiant sinon »
La conséquence la plus évidente et la plus lourde étant bien sûr une grossesse non-désirée, comme cela est arrivé à Frédérique (on y reviendra).

Enfin, et comme souvent lorsque l’on commence à parler de sexualité entre femmes, la question du viol vient très rapidement.
En effet, comme on l’a vu, la PIV n’est pas toujours (voire souvent) désirée par les femmes, et pourtant elle apparaît comme un passage obligé. On le disait plus haut, par respect pour les femmes qui ont subi un viol et celles qui ont consenti au coït, il n’est absolument pas question de faire un raccourci « coït = viol ». Néanmoins il nous semble évident que la norme de la PIV participe à la culture du viol et autres mythes sur le viol
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Parmi ces mythes, il y a l’idée selon laquelle on ne peut pas violer sa compagne (parce que si tu as dit oui un jour, alors tu as dit oui pour toujours), donc que le viol conjugal n’existe pas.
Barbara nous relate son expérience traumatisante avec l’un de ses anciens compagnons : « J’ai ensuite connu un homme qui adorait le coït, le coït dans tous les sens du terme, tout le temps et partout. Au début j’adorais ça, on passait notre temps au lit, à tester tout et n’importe quoi mais dans un respect mutuel. Je dois dire que je n’ai que très peu de souvenirs de rapports sans coït mais je pense qu’il y a dû en avoir. C’était une période de pure découverte : on faisait l’amour le matin, entre ses pauses déjeuner et le soir. C’est à ce moment là d’ailleurs que j’ai eu des infections à répétition, mon médecin me sermonnait.
Aujourd’hui, je me rends compte que notre relation se résumait à faire l’amour et la fête, si je lui posais une question personnelle, il détournait de suite le sujet. Il pouvait me laisser des jours sans nouvelles de lui et m’appelait une semaine plus tard. Je crois qu’à ce moment là je ne vivais que pour lui et j’aimais le satisfaire sexuellement, c’était une manière pour moi de me dire qu’il m’aimait. Je me suis pliée à toutes ses volontés.
Quand il m’a trompée avec une autre fille et que je l’ai appris j’ai passé des mois sans le voir. Je l’ai recroisé un jour par hasard et notre pseudo relation a recommencé mais en s’empirant. Il m’a demandé d’être sa maîtresse et de continuer à satisfaire ses désirs sexuels. Il me donnait rendez-vous dans différents bars de la ville, me payait des shooter jusqu’à ce que je sois ivre morte et me ramenait chez lui pour tester diverses expériences. Je n’ai que des vagues souvenirs, avec différents objets (battes de baseball, porte Sopalin…). Je me rappelle à l’époque avoir dit « non » de nombreuses fois à des coïts et autres pratiques sexuelles mais ce « non » était perçu comme un « oui » comme quand vous lisez « plus elle dit non plus elle aime ça ».
Aujourd’hui je n’arrive même pas à avoir de rancœur envers lui juste un dégoût et peut-être même de la pitié ».

Parce que la pratique de la PIV n’est que très rarement un sujet de discussion dans un couple hétérosexuel, car elle va de soi, comment savoir si elle est réellement consensuelle ? Sans aller jusqu’aux viols évidents et à répétition qu’a subis Barbara, on a bien vu que la plupart des femmes interrogées ressentaient une pression à ce sujet. La question ne se pose même pas, comme le regrette Marion : « Par contre je déplore le manque de communication qu’il y a eu (quasiment à chaque fois) sur les coïts que j’ai eus… en fait, c’est une pratique considérée comme tellement évidente que je n’ai même pas pensé que j’aimerais bien avoir une discussion dessus ».

Les alternatives possibles

Même s’il nous est difficile, voire impossible, d’envisager la sexualité hétéro sans PIV, nous connaissons pourtant toutes et tous d’autres pratiques.

Faire l’amour sans coït, une gageure ? Certain-es y parviennent, et avec plaisir. On a déjà vu que « le meilleur rapport de [l]a vie » de Frédérique avait été sans pénétration. Suite à une IVG douloureuse physiquement, elle a également dû composer : « Les rapports post ivg ça demande beaucoup de communication ». D’autant plus qu’il s’agissait d’un nouveau partenaire, qu’elle a rencontré juste après l’intervention : « Très peu de temps après, une semaine et demi peut-être, il avait super peur de me faire mal même sans pénétration, j’étais moi-même un peu traumatisée physiquement et mentalement donc même si j’avais envie de lui j’étais frileuse ». Au final, l’écoute et la communication leur ont permis de se découvrir à leur rythme, tout en respectant le corps blessé de Frédérique.

Barbara aussi a connu un début de relation sans PIV, avec son partenaire actuel, elle en garde un souvenir ému : « Quand j’ai rencontré l’homme avec qui je suis aujourd’hui on a appris à se connaître sans coït. Il avait avant moi eu une relation avec une femme pendant six ans qui ne supportait pas de se faire pénétrer. L’acte en lui-même la dérangeait et lui faisait mal. Ils ont ensemble vu plusieurs spécialistes sur cette question puis ils ont revu leur sexualité autrement. Je garde de cette époque un merveilleux souvenir, j’avais l’impression qu’on découvrait notre corps encore plus intimement que par la simple pénétration ».

Finalement la sexualité sans PIV semble perçue comme quelque chose de plus profond, peut-être car plus rare, et créant une certaine proximité. La pénétration est banalisée, Barbara parle d’ailleurs de « simple pénétration » car c’est somme toute si facile, si vu et revu. Inventer à deux (ou plus) de nouvelles façons de faire l’amour n’est-ce pas là le moyen de se rapprocher encore plus de son-sa partenaire ? De développer l’intimité ?

Adèle, de son côté, subvertit un peu plus les rôles genrés avec encore quelques réserves : « Mon partenaire actuel fait partie des rares hommes qui acceptent d’être pénétrés, il s’auto-stimule la prostate quand il se masturbe. Je crois que c’est le seul homme avec qui j’ai été qui m’a dit OK pour que je le sodomise. C’était un de mes grands fantasmes mais maintenant je réalise que j’ai vraiment trop peur de lui faire mal et ça me bloque pas mal alors que lui-même est OK. On pratique régulièrement le sexe sans PIV, même si j’ai pas souvent envie de sexe. Mais j’ai encore moins souvent envie de PIV. » Il y a donc de nombreuses façons de pratiquer le sexe sans PIV, voire de ne pas pratiquer le sexe du tout, comme l’évoque Adèle à demi-mots, il vous suffit de trouver la-les vôtre-s, sans oublier de vous assurer du consentement de votre-vos partenaire-s ! 🙂

 

Punch, with love <3

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