Le sexisme bien de chez nous

Quand j’étais petite, je n’étais pas grande et j’avais un amoureux. J’avais 14 ans, lui 15, j’étais une jeune juive dans une famille classe moyenne, il était un jeune musulman dans une famille prolétaire. C’était rock’n’roll.

Sa famille m’adorait, surtout sa mère, je m’intéressais à tout. J’avais des discussions enflammées avec lui sur pourquoi ma religion avait droit à sa terre (j’étais jeune, j’ai changé depuis), il m’expliquait en quoi nous, les blancs, étions des monstres assoiffés de sang : les croisades, l’Algérie française, la décolonisation, la FrançAfrique (sa famille était d’origine algérienne).

J’ai tant appris en sa compagnie. Tellement plus que mes copines qui sortaient, je cite, avec « des gens comme nous », des petits cougnes qui essayaient de nous peloter au ciné. Mon copain, il était pas comme ça. Il était timide et gentil, et comme moi : « pas très intéressé par les choses de la vie ». Mais qu’est-ce qu’on m’a faite chier avec mon amoureux !… Sérieux, c’était le gendre idéal. Un peu colérique certes, mais personne n’est parfait.

Mais ça, je n’ai jamais pu le prouver à ma famille, elle n’a jamais tenu à le voir. Dès que ma mère a su, elle m’a glissé des livres dans les mains : « Jamais sans ma fille », « Dans l’enfer des tournantes ». Mon père me parlait des algériens de sa fac, des gens fiers qui détestaient les français (quand bien même il nous détesterait ce groupe de personnes qui selon mon père est un ensemble homogène, on se demanderait vraiment la raison : pillage, violences, humiliations… La France n’a rien à se reprocher…). Ma grand-mère disait que je devais faire attention : « ils ne sont pas comme nous ». Ma tante me faisait la leçon, elle-même plus jeune avait caché sa relation aux grands parents avec un garçon d’origine marocaine. Ça s’était mal passé. Alors elle sait. Le Maroc, l’Algérie, par là.

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Lassé du racisme dont il était victime, de la part de mes amis, de ma famille, et du peu d’implication dont je faisais parfois preuve… mon amoureux est parti. Je suis alors rentrée au lycée, et j’ai eu mon deuxième « amoureux ». Lui était très intéressé par les choses de la vie, alors que moi toujours pas. Il m’a donc violée pendant 4 mois. Il était blanc, d’origine française et personne ne m’a mis de bouquins dans les mains, personne ne m’a dit de faire attention.

Cette longue introduction pour dire quoi ? J’ai parlé de féminisme à ma mère récemment, elle m’a traitée d’extrémiste. Je lui ai dit que c’était pourtant elle qui m’avait mis le « livre noir de la condition des femmes » entre les mains et elle m’a répondu : « Oui, pour que tu saches ce qu’il se passe en Inde, en Iran, par là bas ». Là-bas, cet endroit où c’est pire que chez nous. Où les femmes sont de petites choses opprimées quand nous on a tant de chance d’être occidentales.

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Mais pas besoin d’aller en Inde pour observer un féminicide, aux États-Unis, ils en ont aussi, pas besoin d’aller en Iran pour qu’on t’insulte parce que tes vêtements sont « indécents », dans mes rues lyonnaises cela m’arrive souvent. Ya pas que « là-bas » qu’on viole sœur ou frère, fille ou fils, voisin-e, nièce ou neveu, cousin-e, ni que le viol conjugal n’est pas reconnu. Ya pas qu’en « Étrangie » que les femmes sont victimes de violences conjugales. Ya pas qu’ailleurs qu’on assassine homos, trans* et opprimé-es.

Ok j’ai le droit de conduire, mais depuis toute petite on me répète « femme au volant, mort au tournant », si bien que je suis paniquée dès que je me trouve sur le siège conducteur. Ok je peux sortir autant que je veux, mais les « tu feras attentions ya des « « malades » dehors » (oui mon entourage est psychophobe en plus) et les « tu t’attendais à quoi à cette heure là dehors ? » me gardent confinée chez moi. Ok je peux épouser qui je veux, enfin surtout un avocat, ou un médecin, ou un ingénieur, ou Jean-Bidule mais si tu sais, le futur notaire. Ok j’ai droit à la contraception, mais faudrait pas non plus que je décide de pas avoir d’enfants, c’est égoïste et immature.

Mon père depuis 3 ans maintenant.

Je pensais que mes rancœurs étaient isolées, et puis je suis devenue féministe. J’ai découvert que toutes les personnes ayant mon background familial (famille un peu réac tradi française, et croyez-moi on est beaucoup) connaissaient peu ou prou les mêmes situations. Mais j’ai surtout remarqué qu’au sein de ces groupes féministes, on était légion à vouloir dénoncer ce qui se passe « là-bas », sans être concerné-es.

Alors voilà, je dis pas que c’est pire ici que là-bas, j’ai juste arrêté de comparer. J’ai arrêté mon white saviorism, arrêté de vouloir « libérer ces pauvres femmes » (NB : le cisexisme qui règne généralement dans le milieu), arrêté de me dire que j’ai de la chance, arrêté d’instrumentaliser les problèmes que je leur suppose pour oublier les miens. « Ne me libère pas, je m’en charge ». Si ça vaut pour moi, ça vaut pour elleux. Si un jour, un-e concerné-e me demande de l’aide, je lui tendrai la main, en attendant, je vais mener des luttes que je connais, plutôt que de faire n’importe quoi.

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