"Le vrai courage, c'est de rester seule à la maison avec mon bébé"

illu LAEP

Une maman nous a dit cela, un jour qu’elle venait à pied au LAEP sous la pluie battante. « Nous » , nous sommes les accueillantes d’un Lieu d’Accueil Enfants-Parents, petite structure d’écoute et de soutien destinée aux parents d’enfants de 0 à 4 ans. C’est également un lieu de parole, qui existe pour créer du lien social entre les familles et pour que parents et enfants passent un moment privilégié ensemble, qu’ils racontent leurs histoires, leurs joies, leurs soucis.

Leur(s) enfant(s) bouge(nt) trop, pleure(nt) trop, les sollicite(nt) trop, ne dorme(nt) pas assez, ne mange(nt) pas bien, ils sont « durs » ou « colériques ». Ici il y a de la place, des jouets, c’est sécurisé, les autres mamans et les professionnelles qui prennent le relais.

Leurs enfants ne marchent pas encore à 10 mois, se réveillent encore la nuit à 1 an, ont déjà des dents qui poussent à 4 mois, ne se retournent pas encore à 6 mois, sont encore allaités à 2 ans, ne disent que «papapapa» à 18 mois, font déjà des colères à 15 mois, est-ce que c’est normal ? Et ceux des autres mamans, ils sont comment ? La psychologue peut leur dire si elles font bien les choses ? Si elles sont de bonnes mamans ?

Ici il y a pleins de jouets, des jeux en bois, des feuilles cansons, des grands bacs de Lego, des livres, des choses qu’elles ne pourraient pas acheter à leurs enfants. Les filles peuvent jouer à la moto et les garçons à la poupée, les professionnelles leur disent que « c’est normal ».

Elles viennent parfois de loin, elles ont suivi leur mari, elles viennent d’une autre région ou d’un autre pays, elles ne connaissent personne, elles sont seules à la maison avec leur petit, alors elles viennent ici.

Elles ont arrêté de travailler à la naissance de leur enfant. Pas de place en crèche, une assistante maternelle ça coûte trop cher malgré les aides, il vaut mieux s’arrêter pour s’occuper de lui. Pour que leur enfant joue avec d’autres et qu’elles ne tournent pas en rond à la maison, elles viennent ici.

Elles ont fait des études, s’épanouissaient dans leur métier, mais « ça n’allait quand même pas être leur mari qui allait s’arrêter pour s’occuper des enfants ! »

Elles n’ont pas retrouvé de travail après leur congé parental. Les horaires n’étaient pas adaptés pour aller chercher les enfants à l’école, et le petit dernier est souvent malade. De toute façon à l’entretien d’embauche l’employeur a bien fait sentir que 3 ans de « vide » dans le C.V pour s’occuper des enfants ce n’est pas très sérieux.

Elles ne comprennent rien aux démarches administratives. Quand et comment l’inscrire en crèche, à l’école ? Comment avoir des aides de la CAF ? Où et comment inscrire son enfant pour telle ou telle activité ? Quand doit-on le faire vacciner ? Comment peuvent-elles retrouver du travail ou refaire une formation qui soit accessible avec un bébé ? Elles pensent que les professionnelles qui travaillent ici ont toutes ces réponses, elles pensent qu’elles peuvent intervenir en leur faveur pour avoir une place en crèche ou à l’école avant 3 ans.

Parfois, elles viennent avec un œil au beurre noir ou des marques sur les bras.

Le papa n’a pas versé la pension, ou il est au chômage. Elles peuvent venir quand même, ici c’est gratuit. Chacune leur tour elles ramènent du café, du thé, des gâteaux…

Elles viennent d’accoucher, mais leur famille n’est pas dans le coin, et le papa travaille. Le papa ne veut pas toujours que la grand-mère ou la sœur vienne aider à la maison, mais lui il travaille toute la journée.

Dans ce lieu les enfants peuvent faire de la peinture et de la pâte à modeler, ils peuvent salir, mettre des miettes par terre, elles n’auront pas un énième coup de balai ou d’éponge à passer. Les professionnelles rient et leur disent que c’est génial quand les enfants étalent la peinture avec les mains et qu’ils en ont partout sur les tabliers.

Leurs maris ne partagent pas toujours la même culture ou la même religion qu’elles. Ils ne sont pas forcément d’accord avec leurs façons de faire. Alors peut-être que la psychologue peut leur dire qui a raison.

Ici elles peuvent venir voilées, elles peuvent allaiter leur bébé, elles peuvent venir juste pour changer la couche du petit, personne ne les regardera de travers.

Elles n’ont pas de papiers, elles ne savent pas lire le français, c’est le seul lieu anonyme et sans inscription qui leur est accessible avec leurs enfants.

Certaines travaillent, elles viennent après le boulot quand elles ont récupéré leur fils à l’école ou à la crèche, quand elles ont un jour de congé. Elles sont fatiguées, elles posent des questions, celle qui revient le plus souvent : est-ce qu’elles ont raison de continuer à travailler, est-ce que leur enfant souffre de ne pas voir assez sa mère ?

D’autres restent à la maison pour s’occuper de leurs enfants mais aussi des grands-parents âgés de leur famille et belle-famille, elles viennent quand elles en ont marre et que les enfants s’agitent dans l’appartement trop petit.

Parfois ce sont des grands-mères qui viennent, car maman travaille, c’est mamie qui garde gratuitement à temps plein la petite.

Elles sont enceintes, parfois avec un autre enfant de moins de 3 ans, elles sont seules à la maison, la grossesse les ravit ou les emmerde, elle se passe bien ou mal, alors elles viennent discuter et se faire aider si besoin. Elles prennent le bus, le train, montent et descendent des escaliers pour venir.

Parfois, enfin, c’est un papa qui vient, rarement seul, très souvent avec la maman, il avait un jour de congé alors il vient pour jouer avec sa fille.

Ce sont dans tous les cas, des enfants qui viennent. Ils ont entre 0 et 4 ans, leurs histoires, leurs cultures, le milieux sociaux dans lesquels ils évoluent sont très différents. Ils jouent ensemble, partagent, se disputent, mangent, grimpent, touchent à tout, font leurs premiers pas, leur première peinture, disent leurs premiers mots ici.

85,3% des parents qui viennent ici sont des mères, suivies des grands-mères ou tantes (9,4%), puis des pères (5,3%).

Ainsi, les bébés apprennent grâce aux discussions des adultes autour d’eux que si elles sont nées filles elles s’arrêteront de travailler s’il n’y a pas de place en crèche, elles ne retrouveront pas toujours du travail même si elles le désirent, elles travailleront et s’occuperont des enfants (voire des grands-parents), elles se poseront des tas de question sur l’éducation de leur enfant, elles devront composer avec les exigences de leur famille et de celle du père de leur enfant, elles n’auront pas forcément une grossesse heureuse et un allaitement qui se passe bien, elles auront plus de chance de souffrir de l’isolement et de la précarité. Mais que ce lieu existe, elles pourront y venir pour rencontrer d’autres mamans, parler à une psy, se poser un peu pendant que leur enfant joue.

Les garçons, eux, apprennent que les pères ne viennent ici que quand ils en ont le temps et l’envie, pour jouer, et que ce n’est pas à eux de se poser des questions sur l’éducation de leurs enfants.

Les Lieux d’Accueil Enfants-Parents (LAEP) sont des lieux d’écoute et de soutien à la parentalité. L’accueil est anonyme, gratuit et sans inscription, les familles viennent quand elles le souhaitent et restent le temps qu’elles veulent dans la limite des horaires d’ouverture. Les professionnel-le-s qui y travaillent sont des « accueillant(e)s », ils-elles sont en général psychologues, EJE ou autre formation dans le domaine de la petite enfance. Ce n’est pas un mode de garde, les parents restent avec leurs enfants pour partager un moment privilégié avec eux et éventuellement solliciter les accueillant(e)s s’ils ont des difficultés ou questionnements par rapport à leur enfant et à leur rôle de parent. Il existe des LAEP dans toute la France, ce sont le plus souvent des structures municipales, parfois associatives, financées en partie par la CAF. Des familles d’origines diverses fréquentent les LAEP, mais le constat réalisé par les professionnels à partir des statistiques de fréquentation et des sujets de discussion abordés est sans appel : les inégalités entre mères et pères persistent, quelque soit le milieu social ou l’origine des parents.

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