Les BDs de Flore : "A nous de nous raconter"

236000_c

Salut, peux tu te présenter ?

Salut ! Je suis Flore Balthazar, je suis auteure de bandes dessinées. Principalement dessinatrice, mais j’écris mon prochain scénario – et le premier qui sera publié en album. Je flippe, mais je gère comme une reine.

Quel est ton parcours professionnel/scolaire pour en arriver la ?

Mon parcours est un peu bizarre : je n’ai jamais fait d’école d’art. En fait, j’ai décidé vers 9 ou 10 ans que je serai « dessinateur » et je n’ai pas changé d’idée. Mais entre 9 ans et maintenant, je me suis plutôt laissée porter par le courant… J’ai toujours dessiné, j’ai suivi des cours en académie, fait des rencontres… Et toujours dessiné et fait des projets, et au final certains ont fini par être pris… Ne me demande pas comment !

La BD est, comme beaucoup d’autres secteurs, un milieu blanc et très masculin. Est il facile en tant que femme d’y travailler ? Quels obstacles as tu rencontrés ?

Je ne peux en parler d’avantage, étant blanche moi même, mais l’on voit de plus en plus de non-blanc-he-s dans nos rangs, et c’est tant mieux.

Pour ce qui est des femmes, le souci est le même que dans d’autres domaines très masculins. Le milieu n’est pas forcément très macho, les auteurs de BD étant souvent assez réceptifs au féminisme – évidemment si on reste calmes et gentilles, mais c’est déjà ça.

Peut-être le fait que nous ne soyons pas «visibles» et signions souvent d’un pseudonyme rend-il les choses plus simples que dans d’autres domaines ?

Cela dit, on a toutes nos histoires de gros relous. Je me souviendrai toute ma vie de cet auteur âgé et assez connu qui, en fin de repas plutôt alcoolisé, a lourdement insisté pour savoir si j’avais déjà fait des plans à trois. En essayant de me convaincre qu’il fallait vraiment essayer et qu’il n’était pas forcément contre se dévouer pour une initiation… A l’époque, la petite vingtaine, je n’avais pas encore atteint mon potentiel d’auto-défense cismisandre, je me suis sentie assez mal.

La dernière, qui tient quasiment de l’agression, c’était ce lecteur en séance de dédicaces. Outré que je refuse de lui dessiner Frida torse nu, il m’a arraché le livre des mains et est parti en criant. On était à la fin d’une Foire du livre particulièrement intense : j’ai manqué faire une syncope.

Comme beaucoup de femmes, j’ai eu mon lot d’agressions, et le trauma se réveille facilement. Il y a donc cet entre-soi masculin, dont j’ai mis pas mal de temps à me rendre compte.

Par exemple le vieil auteur du plan à trois a aidé beaucoup de jeunes, en les accueillant par exemple dans son atelier… Il est évident que c’est une possibilité que j’aurais refusée. Je m’entends également bien avec Philippe Tome, qui est quelqu’un de très chouette. Mais pour le premier repas qu’on a passé à deux, pour papoter somme toute simplement entre collègues, j’ai pris beaucoup de temps à clarifier que je n’étais pas du tout en mode drague… Il y a toujours une gêne à dissiper. Je ne sais pas si c’est de la francophobie de base, mais je me sens plus à l’aise avec les Belges, je trouve qu’il y a plus de possibilités de vraie camaraderie – sans doute la fameuse culture française galante dont, honnêtement, je me passerais volontiers.

Evidemment, les rapports avec les éditeurs – milieu encore plus masculin que du côté auteurs – sont à l’avenant. Et quand on sait que, comme souvent, beaucoup de choses se décident en buvant un verre ou au resto en papotant «entre amis»… Le fait d’être mal à l’aise en tête-à-tête avec un homme cis-het qui n’est, a priori, pas un ami sûr, n’aide pas toujours.

Comme dans beaucoup de milieux, les femmes sont non seulement moins nombreuses, mais aussi moins bien payées. Leur carrière est moins simple. On ne m’ôtera pas de l’idée qu’il y a un lien avec cet entre-soi. Frida et mon album en cours se font avec des éditrices, c’est à la fois agréable et sans doute pas tout à fait un hasard.

En résumé, je ne me plains pas tellement du milieu, qui reste, je pense, un des milieux artistiques les plus sympas, mais, comme partout, les femmes ont des obstacles en plus. Le pire, je pense, c’est que les hommes, même très bienveillants ou ouverts, ne s’en rendent pas du tout compte.

Il y a le manque de modèles, aussi. C’est pour ça, sans doute, que Claire Bretécher est décidément une des déesses majeures de mon petit panthéon personnel. C’est la première à m’avoir montré par l’exemple que « c’était possible ». Qu’on pouvait être, non pas « dessinateur » mais « dessinatrice », avec, qui plus est, un génie et un talent qui n’ont rien à envier aux plus grands. Elle est tout de même une artiste majeure dans ce médium ! Grâces lui soient rendues.

miss-annie,-tome-2---vraiment,-miss-annie---4181292

Comment le féminisme influe t il sur ta façon de dessiner / d’écrire ?

À part quand je fais (trop rarement) des strips ou des dessins sur l’Écho des Sorcières, je ne suis pas très militante. La seule chose sur laquelle j’insiste en général, c’est que je préfère que mon personnage principal soit une femme. Déjà par pure facilité : je trouve plus simple de m’identifier et de faire bouger, agir, une femme qu’un homme (je reste assez binaire, je n’ai jamais vraiment abordé la transidentité… même si ma première héroïne, Jacquelotte alias Jack le Sanguinaire peut être perçue comme non-binaire). Même miss Annie est une demoiselle ! Sur des albums qui font autour de 100 planches ou plus, ce n’est pas anodin.

Et puis, on en est encore au level « raconter des histoires de femmes par des femmes ». Ça me paraît important, ne plus laisser le monopole de nous raconter aux mecs. En priant pour que, si on se raconte de l’intérieur, ils se rendent compte qu’on est assez pareilles à eux, genre des êtres humains « normaux »…

Concernant mon projet actuel, vu que je suis aux manettes aussi au niveau du scénar, j’en profite pour glisser des sujets comme l’avortement, le travail des femmes, le droit de vote… Mon objectif en BD reste de raconter des histoires, mais il y a toujours obligatoirement une touche personnelle, et le féminisme faisant partie de mon ADN, ça passe forcément. Disons que c’est militant sans que ce soit explicite. Je suis un être sournois, je préfère faire passer les idées en douceur :p.

Comment cela a t il influencé ton travail sur Frida Kahlo ?

DRAGON 5 coul
Jack le Sanguinaire, une série parue dans Spirou

Mon féminisme en ce qui concerne Frida a consisté principalement à tanner mon scénariste avec mes discours, histoire que notre album passe le test de Bechdel.

Puis par le dessin, en essayant d’être la plus juste possible. La vie de Frida est déjà, en soi, un manifeste féministe ! Il est certain que, par exemple, une scène comme celle où Diego saute sur sa petite modèle indienne a pour moi des résonances de viol ou d’agression, là où pour un homme ce serait moins évident. J’ai essayé de faire passer ça, qu’un homme qui a de l’autorité à plusieurs tit
res sur une femme est facilement dans une position d’agresseur sexuel. Sans même s’en rendre compte. J’essaie de faire passer ça par le dessin. Pour moi, dans cet album, les personnages les plus intéressants sont bien sûr les femmes, même celles qui ont l’air d’être des personnages secondaires. La femme de Trotski, Natalia Sedova, par exemple, quintessence de l’épouse qui sacrifie tout à la cause de son homme, a beaucoup compté pour moi.

Choisis tu systématiquement les sujets que tu traite ?

De façon générale, oui, même s’il m’arrive de faire des boulots de commande, où je suis une simple exécutante. Mais je peux toujours refuser quelque chose qui irait à l’encontre de mes principes.

On me glisse a l’oreille que tu as un projet en cours, visant a traiter de la guerre sous un angle différent ?..

Tout à fait, je travaille sur un album, qui fera environ 150 planches, et qui s’appellera « Les Louves ». Il s’agit de traiter la guerre du point de vue de celleux – surtout celles – qui faisaient bouillir la marmite, assuraient le quotidien, pendant que les hommes jouaient à pif-paf-poum. Je suis partie d’archives familiales, notamment le journal intime de ma Tantelle, la matriarche formidable des Balthazar, une personne magnifique. J’essaie de faire passer son humanité, son sens de l’empathie, même dans ces circonstances. J’évoque aussi la vie d’une résistante de ma région natale. Tout cela sera bien sûr assez romancé, mais l’idée est de voir ce qui se passait « vraiment » dans la vraie vie des vrais gens. Comment on se débrouillait, comment on riait, comment on luttait, parfois avec de très petites choses. Comment, aussi, la vie continuait. Marcelle, un de mes personnages principaux, est aussi une ado, la vie pouvait être joyeuse. C’est d’ailleurs le souvenir principal qu’elle en garde : une période où il y avait à la fois une angoisse permanente (les bombes, le père prisonnier, les restrictions, etc.) et une ambiance finalement très joyeuse.

As tu des artistes bdeistes à nous conseiller qui te semblent intéressants sur le plan politique ? Une petite liste ?

Ouf. Il y a plein de gens qui font des choses formidables. « Les crocodiles », bien sûr, de Thomas Mathieu, « Hoodoo Darlin’ » de Léonie Bischoff, l’initiation d’une jeune femme au vaudou… Mais je suis assez passéiste et mes lectures politiques ne sont pas tellement dans le domaine BD. Je découvre avec délectation Virginia Woolf ou Virginie Despentes, par exemple. En BD je garde une tendresse particulière pour Claire Bretécher, où tout est bon, la « Jehanne au pied du mur » si on veut des histoires du génial F’murrr… Les Momies..

 

Bisous Flore ! On retrouve ton strip régulier Simone au Pays des Licornes Misandres sur le webzine, tes illustrations sur tumblr, ainsi que tes BDs Frida Kahlo et Miss Annie en ligne…

FRIDA KALHO_INTcs6_C.indd
©Delcourt/Cornette-Balthazar
Tags
,
écrit par
More from Lily K

Vegan et pas cher #2 : Potée de patates-carottes

Cette nouvelle chronique vise à proposer des recettes très peu chères, et...
Lire plus