Les mains baladeuses

TW : Attention, cet article concerne entre autres une agression sexuelle et peut être déclenchant pour certain-e-s personnes !

 

Cher thérapeute,

Je t’écris trop tard. Souvent, quand j’écris, il est trop tard, et les mots ne sont pas efficaces, car ils sont noyés les uns dans les autres, mêlés ensemble, mal organisés, et les plus adéquats sont au fond, difficiles d’accès. Mais j’en ai besoin. J’ai besoin de l’écrire à ton attention, et j’ai besoin de l’écrire en public.

 

Nous sommes venus à deux en thérapie de couple, quand je n’y croyais déjà plus. Toi oui. Tu as tenté de sauver notre couple. Merci d’avoir essayé. Tu as été très bon sur plusieurs points : tu as vu sa violence, tu as vu ma terreur, tu l’as nommée, tu as creusé, tu as désamorcé ; ton travail nous a fait avancer. Nous nous sommes quittés toustes les trois sur une rupture mais avec le sourire. Malgré tout cela, je ne suis pas tranquille. Je ne peux pas sortir de cette thérapie sans livrer ce que j’ai sur le coeur. Cette image est réelle ; je porte un poids, une forme de rage, qui reste dans ma poitrine, qui habite ma respiration, qui demande à sortir depuis plusieurs mois. Je porte la cassure qui s’est faite dans l’amour que je portais à l’homme avec qui j’avais construit ma vie, je porte l’instant où j’ai réalisé ce qu’il m’avait fait, sans en parler mais en le ressentant très fort, assise dans un espace féministe non-mixte, et où j’ai fondu en larmes. Je porte le besoin de reconnaissance de cet événement, que tu n’as pas comblé. Je ne dis pas qu’aucune relation qui passe par ce genre de choses ne peut être sauvée. J’espère que c’est faux. Mais la mienne ne le pouvait pas. Et tu n’as pas compris, ou tu n’as pas dit, ce qu’il aurait fallu que tu comprennes.

 

Tu as dit que j’avais « créé la situation par ma propre peur » . Pour toi, le fait que je fasse de nombreux cauchemars, habités d’araignées, c’était révélateur. J’ai peur du contrôle, d’après toi. Les araignées, comme les situations qui m’effraient, ne sont pas toujours vraiment là, au mur, mais j’en ai peur quand même et à force, leur ombre est réelle. Je suis donc une magicienne de la pensée. Toi, tu es un professionnel de la parole. Tu en as joué avec moi. Tu m’as fait croire à ta version, pendant quelques temps.

Illustration de Flore Balthazar
Illustration de Flore Balthazar

Tu as dit qu’il avait « fait la pire chose possible » parce qu’il a été placé « dans ce rôle de méchant » par ma peur. Tu as dit que tu suivais une personne en thérapie qui avait été frappée, et qui avait toujours eu cette peur également, « sans raison », et que son mari à elle était un brave type (lui aussi!), qu’il n’aurait jamais frappé personne, si elle n’avait pas verbalisé cette peur et « créé la situation ». Tu as dit que ça ne voulait pas dire que je l’avais « bien cherché », tu as pris la précaution de rejeter en bloc la possibilité d’interpréter tes dires comme du victim-blaiming. Tu as au moins conscience de ce danger, que tu voulais éviter… Mais je l’ai entendu comme cela quand même. Tu as échoué. Tu as dit que je devais travailler sur ma peur. Pendant toute la séance, ce jour-là, nous avons parlé de ce que j’avais ressenti, et des origines de cette peur. Mon ex, lui, n’a pas été mis en cause. Son comportement n’a jamais été présenté comme abusif.

Tu as donné un joli titre à mon récit. Ce que j’ai raconté : une tentative de pénétration, qui m’a réveillée en sursaut après qu’il se soit masturbé sur mes fesses pendant mon sommeil, ce contre quoi j’ai dû me débattre physiquement, en donnant des coups de poings, après que plusieurs (… Deux ? Trois ? Quatre?) « non » aient résonné sans qu’il s’arrête, ce qu’il a nié pendant des semaines ( il ne s’en « souvenait pas ») avant de l’avouer à quelqu’unE d’autre, ce qu’il a minimisé ensuite, après que j’aie appris par message interposé qu’il reconnaissait enfin les faits, ce qui l’a fait m’envoyer des liens sur la « sexomnie », tu ne l’as pas identifié comme une tentative de viol. Tu as mis des mots sur mon récit, mais tu n’as pas choisi les mots justes. Tu as trouvé ces mots, poétiques et mignons, ces mots qui sonnent comme une sympathique promenade bucolique dans un paysage ensoleillé : « les mains baladeuses ». Pendant plusieurs séances, à chaque fois que tu faisais référence à la tentative de viol que j’avais subie, tu as utilisé cette expression. Pendant plusieurs séances, j’ai eu la nausée, mais j’ai joué le jeu.

On me demande très souvent quel a été le déclic pour le quitter. Je n’en parle pas souvent, parce que tu es loin d’être le seul à considérer que ce n’était pas une raison. Mon thérapeute individuel m’a demandé « pourquoi » je considérais que cet acte était grave. « Ce n’est pas quelque chose de si grave. Vous êtes un couple, non ? ». Oui, nous étions un couple. Nous étions intimes, nous avions construit une vie ensemble. C’est précisément ce qui rend cet acte plus grave encore dans mon interprétation, car il me connaissait très bien. Il n’y a pas eu d’erreur. La limite était claire. Je ne préjuge pas du vécu d’autres victimes (j’utilise pour la première fois ce mot pour parler de moi), mais je ressens que je détiens le parfait exemple, la preuve – s’il en fallait une – que le viol n’a pas de rapport avec le sexe. Nous étions en désaccord. J’étais déjà en train de faire vaciller l’équilibre de notre relation. Ce qui s’est produit n’est pas une tentative de relation sexuelle. C’est une tentative de prise de pouvoir. Et c’est là que se situe le nœud du problème.

Illustration de Flore Balthazar
Illustration de Flore Balthazar

 

Je me pose beaucoup de questions depuis cette thérapie. Mais peut-être pas celles que tu t’imagines … Je me demande surtout comment une personne qui fait le boulot que tu fais peut ignorer le sens du mot « viol » et l’importance de l’utiliser. Comment est-ce possible ? Comment peux-tu travailler dans ces conditions ? Je ne comprends pas. Si je tenais tellement à mettre par écrit ce que j’ai vécu en thérapie, c’est pour la paix de mon esprit mais aussi pour les autres, pour cette autre victime que tu as mentionnée (si elle existe), pour celles qui suivront, pour que tu nous reconnaisses, et que tu nommes ce que nous avons vécu par son véritable nom.

 

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