Les vautours

TW : agression sexuelle sur mineure, meurtre, propos nauséabonds et dépourvus de bon sens (Merci à vous, journalistes, politiques et autres spécialistes de la récupération de « faits divers »).

Mercredi 15 avril, Calais. Sur une aire de jeu, Chloé, 9 ans, est enlevée par un homme de 38 ans alcoolisé. Elle sera retrouvée plus tard, assassinée. L’homme a abusé d’elle.

C’est ainsi que parviennent les informations à mon cerveau, mais ce n’est pas ainsi qu’elles ont été présentées. Il était important que l’on sache que l’homme était polonais, important que l’on sache que c’était un multi-récidiviste, un monstre infâme, qui n’aurait jamais dû être dans la nature et encore moins dans les campagnes françaises. Mais oui, que faisait-il chez nous ? Le peuple exige des réponses.

Plus jeune, je pensais que tous les cas de pédophilie finissaient au 20h. J’ai grandi avec le procès d’Outreau. Nos parents avaient peur. J’ai compris le jour où mon voisin a été arrêté pour pédophilie que seuls les gros réseaux et les cas pouvant servir les pouvoirs publics méritaient une importante couverture médiatique. Un français qui viole sa fille et la torture pendant 10 ans ? Bof, mets-nous ça à côté de « ivre, il colle une baffe à sa femme pour avoir brûlé le steak ». Un homme d’origine polonaise, multi-récidiviste qui viole et assassine une gamine ? Là on tient un truc ! Là on peut faire 3 jours sur Schengen, la politique de Taubira et la peur dans nos rues. Mets moi ça sur toutes les chaînes.

Comprenez, je ne m’attaque pas au fait que ce genre de crimes soit dénoncé. Au contraire, je voudrais que tous les viols soient au 20h. Je voudrais que les agresseurs paient pour ce qu’ils nous ont fait. Je voudrais que les gens sachent enfin que oui 75 000 viols par an. Que les parents croient leurs enfants, que les enseignants croient leurs élèves, que les flics prennent nos plaintes. Un rapport est paru en Mars 2015, sur la prise en charge des violences sexuelles durant l’enfance : 66% de celles qui avaient moins de 6 ans au moment des faits déclarent « n’avoir jamais été protégées », tout comme 70% de celles entre 6 et 10 ans et 71% de celles entre 11 et 14 ans. Pourquoi ne nous informe-t-on pas là dessus ? Pourquoi personne ne dit rien ? Pourquoi choisir de ne parler que de ces viols et pas des autres ?

Et la réponse, elle est dans n’importe quel article que vous trouverez au sujet de ce viol : « le Polonais » se contente de le désigner LCI/TF1 (quand a-t-on jamais vu un agresseur d’origine française désigné uniquement par le terme « le Français » ?). Chez France 24, on se concentre sur le fait que l’agresseur était sous le coup d’une condamnation en Pologne et on s’interroge sur la justice polonaise (car nous avons des leçons à donner en terme de justice. Clairement. Nos prisons sont les premières usines à criminel-les de France, notre système carcéral est une horreur en matière de droits des humains, mais nous avons clairement des leçons à donner). Et puis en politique, haha, on s’en donne à coeur joie : Valérie Pécresse dénonce l’espace Schengen, Aymeric Chauprade souhaite rétablir la peine de mort (est-il nécessaire de préciser qu’il est membre du FN ?). Le corps de Chloé n’a pas eu le temps de refroidir que la machine politique était déjà en marche.

Depuis mon petit article, dans notre petit magazine, j’écris ceci : vous n’avez aucune honte, aucune dignité, aucune limite, aucune logique. Critiquer Schengen ? Pourquoi ? Pour qu’il viole des filles en dehors de nos frontières ? Le viol, oui ! Mais pas chez nous ? Le drame de Calais aurait été moins dramatique à la frontière de notre douce république ? N’a-t-on donc aucune limite dans la négation des problèmes liés aux viols ? Rétablir la peine de mort ? Pardon ? Comme je l’ai dit plus haut, j’ai grandi à l’époque d’Outreau. Comptez le nombre de mort-es condamné-es à tort, présumé-es coupables par un juge zélé. Le retour de la double peine ? La prison à vie pour éviter les récidives ? Est-il possible d’être à ce point à côté de la plaque ? A quoi bon mettre en prison à vie pour éviter les récidives si la plupart des agresseurs courent dans la nature, si la plupart des victimes ne sont pas crues ?

En France, à l’heure actuelle, 11% des victimes portent plainte. Les 89% sont pour la plupart découragé-es par la mauvaise prise en charge des victimes et la négation de leur agression. Sur les plaintes, seules 3% finissent au pénal, les autres sont correctionnalisées, ce qui évite généralement la prison ferme. Les viols sur les mineur-es ne sont pas répertoriés dans le nombre des 75 000 viols par an, mais on sait qu’ils sont nombreux : sur les 1 femme sur 5 et 1 homme sur 14 ayant subi des violences sexuelles (*), 81% en ont été victimes avant leur 18 ans. Ces chiffres ne sont pas communiqués au 20h, ces chiffres ne sont pas pris en compte par les politiques.

(*note : nous ne savons pas si ces stats prennent en compte correctement les transidentités, de plus elles invisibilisent les personnes non binaires, elles sont donc sérieusement imparfaites).

Oui, il y a des questions à se poser. Oui, il y a des mesures à prendre. Elles ne sont ni xénophobes, ni carcérales. Eduquez, informez, agissez. Mettez fin à la culture du viol, mettez fin au traitement médiatique ahurissant et à la récupération politique des violences sexuelles. Nos corps ne sont pas un instrumentum pour vos luttes de pouvoir. Nos traumas ne sont pas là pour vous servir.

Pétition pour la mise en place d’une charte des bonnes pratiques journalistiques sur le traitement des violences sexistes.

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