Nos femmes : l’entre-soi cismasculin illustré

Dans un précédent article, j’avais déclaré la France malade du travail. Aujourd’hui, ce sera le cinéma français. C’est mon côté « j’ai pas pu aller en fac de médecine alors je me prends pour la Meredith Grey de notre société ». Je vous propose par conséquent de disséquer un film symptomatique de la moisissure rongeant le 7ème art bleu blanc rouge.

[media-credit name=' »Paris Cine 13″ by Chunyang LIN – originally posted to Flickr as cine 13. Licensed under CC BY 2.0 via Wikimedia Commons’ align= »aligncenter » width= »300″]Paris_Cine_13[/media-credit]

Dans une tribune sur le cinéma intitulée  « ‘La’ femme et le grand écran », Virginie Despentes s’est évertuée à pointer l’entre-soi flagrant du cinéma :

« Le cinéma est une industrie qui n’est pas interdite aux femmes. Mais c’est une industrie inventée, manipulée et contrôlée par des hommes. Il suffira pour s’en convaincre de s’intéresser au genre des producteurs de films grand public, des responsables du financement cinéma dans les chaînes télé, des directeurs des grands réseaux de distribution, des directeurs des grands festivals de cinéma, des programmateurs de salle, des critiques cinéma ou des réalisateurs primés dans les grandes compétitions. »

Et selon son analyse, il en résulte une image stéréotypée des genres sur grand écran : la femme est passive, en petites culottes, les hommes font l’action. Ces stéréotypes ont les conséquences que l’on connait. Ils créent des personnages féminins génériques : la femme violée qui se lave, la femme chiante, la femme absente, la femme dévouée, la femme trompée, la femme fatale, la mère. Nous les connaissons toutes, c’est la même mécanique, toujours. Les femmes et leur corps sont alors un support : utilisation du viol pour révéler un personnage masculin, utilisation du corps pour une dimension érotique ou subversive (je ne compte plus les films français où j’ai vu une femme nue, sans que cela soit aucunement nécessaire), utilisation d’une ou des femmes pour créer une dynamique dans l’histoire des personnages masculins.

C’est l’histoire du cinéma français qu’on a là. Dans la plupart des comédies centrées sur le couple, la caméra focus sur le personnage masculin et sa femme n’apparaît que pour le sexe, les engueulades et les scènes avec les enfants. A quoi bon avoir tourné trois opus du « Coeur des hommes », toutes les comédies françaises sont déjà sur ce format. Et « Nos Femmes » ne dérogent pas à la règle. Il a beau porter leur nom, on ne les voit pas, elles ne sont qu’un prétexte pour faire un film, un huis clos entre hommes, dans l’entre-soi cismasculin, la boucle est bouclée.

Et quel prétexte, elles font, leur femme ! C’est l’histoire de trois mecs donc, l’un marié à une jeune femme séduisante glaciale (Simon), l’autre marié à une femme de son âge (Paul) et le dernier enchaînant les conquêtes malmenant sa patience et son compte en banque (Max). Les personnages sont tellement originaux, vous devriez les faire breveter. On commence donc déjà avec 3 visions pourries de la femme, et 3 personnages masculins censés susciter la compassion. Classique.

Ces 3 hommes partent en vacances ensemble, entre eux, en « célibataire » qu’ils disent. C’est que quand on a des relations pareilles, on a besoin de vacances. Ils sont potos, amis de longue date, ils aiment les barbecue entre couilles quoi, à la vie à la mort. Et puis un jour, hors de leur bulle de bonheur entre hommes cis, PAF, le drame, Simon tue sa femme. Et commence alors une intrigue misogyne au possible.

C’était un soir habituel, les 3 avaient rendez-vous pour une soirée poker, Simon se pointe à la bourre et arrive déconfit, choqué. Il raconte à ses potos pour la life sa petite mésaventure et là se pose une question essentielle : faut-il le dénoncer à la police ? Simon est pas trop chaud, Paul pense que c’est un peu exagéré, il a juste tué sa femme, pas de quoi en faire un Cantal. Simon n’est pas une ordure, Max lui ne serait pas aussi affirmatif.

Je vous passe les commentaires sur les jeux d’acteur à chier, on est pas là pour ça. On a du pain sur la planche. Les problèmes dans ce film, il y en a pléthore :

arton668-96ffa– La discussion lorsque Simon arrive et qu’il annonce le meurtre de sa femme est horrible. Au mieux elle est pas réaliste (je sais pas vous, mais avec un-e meurtrier-e devant moi, je ne m’imagine pas déconner sur comment il l’a tuée), au pire elle est témoin de la misogynie ambiante du film. On parle du meurtre d’une femme, par étranglement. Quiconque a vu le dernier Hunger Games sait qu’étrangler quelqu’un prend du temps, de la détermination et de la force. C’est pas comme un coup de feu qui part hyper nerveusement, par accident. On ne peut pas étrangler quelqu’un par accident.

– L’amitié a des limites, quoiqu’on en dise. Les séries, nous ont prouvé qu’on pouvait ressentir de la compassion pour une meurtrière et ses complices (je pense à Desperate Housewives), lorsque la sécurité est mise à mal, que l’on est en situation de self defense ou face à un trauma de longue date. Dans le film, c’est l’inverse qui est avancé : tuer sa femme est normal, tuer un malfrat chez soi c’est risquer d’aller en taule. Et c’est à ce titre que Max et Paul sont prêts à aider leur ami, parce que l’amitié est sans limites. Et on attend du spectateur qu’il rie de cette relation fusionnelle mise à mal.


– Oui, Simon est une ordure. Et la phrase « Simon n’est pas une ordure » sur la discussion « doit-on le dénoncer, il a tout de même tué sa femme ? » est un crachat à la gueule des victimes de violences conjugales. Si vous saviez le nombre de fois où l’on a pu entendre « un tel, je le connais, il ne ferait jamais ça. Si il l’a fait c’est qu’il avait des raisons » à propos de violences. Où sont les hommes qui battent ? À écouter leurs amis, nulle part. Depuis le 1er janvier, 198 852 personnes ont été victimes de violences conjugales. La majeure partie d’entre elles sont des femmes. Simon est un homme violent, il a étranglé sa femme. On ne peut étrangler sa femme comme ça du jour au lendemain, c’est un acte trop dur psychologiquement pour être réalisé par un homme qui n’a jamais levé sa main sur sa femme. Simon est une ordure, les hommes violents sont des ordures.

– Dans la même veine, il y a l’idée que « Simon ne mérite pas d’aller en prison ». Je n’ai pas de mots. Si un homme qui tue sa femme n’a pas de place en prison, qui y a sa place ? (Pour ma part, personne, les prisons sont un système archaïque, mais c’est un autre débat.) La prison en France représente le référentiel de punition. Simon considère donc qu’on ne mérite pas d’être puni pour avoir commis un féminicide. Ca pourrait être drôle et décalé si ce n’était pas un des problèmes majeurs de notre société : les violences faites aux femmes ne sont pas prises en charge. Peu importe que les violences conjugales soient régulièrement décrétées « cause nationale », il n’empêche qu’en pratique, obtenir une condamnation de son conjoint et une protection lorsqu’on a été victime de violences est un véritable parcours du combattant. En France, les femmes sont violées, tuées, agressées, plus que leurs homologues masculins, beaucoup plus, sans que ceci ne soit un instant considéré comme un problème par les pouvoirs publics. N’est ce pas indécent par conséquent d’en faire un ressort comique ?

– Vous voulez de l’indécence ? En voici, en voila. Je n’ai pas vu la pièce de théâtre, je ne sais donc si la phrase  » Je vais avoir toutes les associations de féministes sur le dos » a été ajoutée ou pas. En tout cas je dirais juste une chose : ça sent le vécu. Et pour cause, Thomas Langmann, producteur du film, a été condamné à 4 mois avec sursis pour avoir perpétré des violences conjugales sur sa compagne. Il s’était défendu en déclarant que « la violence avait été des deux côtés ». C’est un peu la défense que les agresseurs utilisent lorsque les associations montent au créneau : la violence est des deux côtés. C’est un peu ce qu’on retrouve dans ce film, Estelle (femme de Simon) est présentée comme une femme de marbre, glaciale, ce serait sa forme de violence. Simon lui l’étrangle, c’est sa forme à lui. Et ceci devrait nous paraître justifié. Au delà de ça, se prendre les associations féministes sur la tronche n’est pas une violence, c’est un juste retour des choses. Qui de plus n’arrive que très rarement. Les assos sont tellement débordées par le travail que les pouvoirs publics ne font pas qu’elles n’ont pas le temps de s’en prendre individuellement à chaque agresseur. Merci donc au passage de nous faire passer pour les « hystériques » que nous ne sommes pas.

– Dans ce film, comme dans l’imaginaire commun, les femmes « appartiennent à ». Ya déjà le titre NOS femmes, pour un film qui parle des femmes à travers les hommes avec qui elles vivent. Les femmes sont vues à travers le prisme de leurs relations uniquement, quand les hommes, présents tout au long du film sont eux vus selon les différentes facettes de leurs personnalités. Mais il n’y a pas que les partenaires de couches qui leur appartiennent, il ya leurs filles aussi. Plus précisément celle de Paul. Si bien que quand il soupçonne son AMI Simon d’avoir une aventure avec elle, il est terriblement motivé pour l’envoyer en taule. Tuer la femme qui nous appartient, c’est le cycle naturel des évènements. Baiser une femme qui appartient à un de ces camarades mâles, c’est un comportement abject.

282211672– La honte doit changer de camp. Maintenant. C’est un slogan pour les survivant-es de viol mais qui s’applique aussi pour les violences conjugales. Il déambule comme un paon au milieu de ses amis, à dire qu’il ne mérite pas la prison. Il n’a pas honte. Il ne se sent pas suffisamment coupable pour se rendre. C’est un homme violent, un homme misogyne. Comme la société en pond des centaines, des milliers. Dans ce film, tout est fait pour qu’on ressente de la compassion pour lui, pour eux. Tout, jusque dans le plot twist : Estelle est vivante. Elle a déposé plainte pour violences conjugales. Bichette, sa femme l’a trahi. Il ira peut être en taule. Vous me direz, il vaut mieux ça qu’une fin où elle le pardonne. Mais cette fin en fait quelque part un martyr, il a pris une balle pour l’équipe.

Ce film est puant, vous l’aurez donc compris. Mais il est surtout symptomatique d’un cinéma français qui s’étouffe dans son mauvais goût. La comédie française se développe autour des mêmes axes usés depuis des lustres, et lorsqu’elle tente un renouveau (clairement pas au travers de ce film), c’est pour se vautrer un peu plus dans des clichés et stéréotypes. Et pour cause, les réalisateurs sont tous les mêmes. Ils sont ce que Virginie Despentes dénonce : des hommes écrivant pour des hommes, des blancs pour des blancs, des cis pour des cis, des valides pour des valides.

Quelles sont nos armes face à un septième art raciste, misogyne, validiste, transphobe, homophobe, antisémite, islamophobe, grossophobe, psychophobe (tapez moi sur les doigts car je sais qu’il en manque) et qui plus est corrompu ? Nous pouvons boycotter et appeler au boycott. Mais le cinéma français se meurt. Peut-être pourrions nous, en plus, soutenir et créer, enjoindre les producteurs à plus de diversité ? Mettre fin au règne des producteurs en finançant des films à petits budgets via des plateformes collaboratives ? Assister massivement à la projection de films soufflant un renouveau, je pense aux films de Despentes, aux films de Delpy etc.

En attendant, nous pouvons signer la pétition qui a été lancée contre ce film. Pour faire entendre notre voix et notre mécontentement.

écrit par
More from KarlS

Jean Bidule n'est pas un violeur

1 femme sur 5 est victime au cours de sa vie d’une...
Lire plus