Orientalisme part 1 : qu'est-ce que l'orientalisme ?

Parmi la petite communauté des étudiant-e-s en « langues o’ » (orientales) ou en « Middle Eastern studies » (études du Moyen-Orient), il existe un bouquin bien connu de tou-te-s, une référence. Il s’agit de L’Orientalisme d’Edward Said. Edward Said était un Palestinien chrétien né à Jérusalem en 1935, éduqué en Égypte et aux États-Unis. Il était analyste littéraire et prof de littérature anglaise à l’université de Columbia. Il est mort en 2003.

En 1978 il a publié le livre Orientalism dans lequel il questionnait l’objectivité des écrivains et académiques occidentaux [1] dans leur façon d’étudier et de représenter ce qu’ils appelaient l’Orient.

Vous avez dit orientalisme ?

Traditionnellement, l’orientalisme est le nom donné au champ d’études universitaires sur le Moyen-Orient et l’Asie en général. C’est ainsi que des institutions très prestigieuses dans le milieu ont des noms aussi vagues que « Institut national des langues et civilisations orientales » (INALCO, Paris) ou « École d’études orientales et africaines » (SOAS, Londres). A l’INALCO, on enseigne pourtant des langues d’Afrique occidentale comme le Peul, et même des langues américaines comme le Maya ou l’Inuktitut (langue des Inuits), et parmi celles qui sont réellement parlées à l’Est de Paris, des langues aussi variées que le Grec, le Japonais, le Tamoul, le Pashto… Cet institut se targue d’ailleurs de son offre de formation qui comprend plus de 90 langues… toutes réduites à l’appellation « langues orientales ». Cela s’explique aisément par les origines historiques de ces institutions. La plus ancienne des deux, l’INALCO, a été fondée en 1795 sous le nom d’École des langues orientales vivantes [2]. Sa création a pour but de former des traducteurs pour « la politique et le commerce ». Trois ans plus tard, ô hasard, Napoléon débarque en Égypte avec une troupe de scientifiques qui composeront la Description de l’Égypte, ouvrage en 23 volumes, décrit par Said comme « une grande appropriation collective d’un pays par un autre » [3], qui regroupe des sujets très divers comme l’antiquité, l’État moderne, les animaux d’Égypte, la topographie de l’Égypte…

La SOAS, elle, est une institution beaucoup plus récente et en cela encore plus clairement coloniale. En effet, elle a été fondée en 1916 sous le nom de School of oriental studies (école d’études orientales), avec pour but avoué de former les cadres impériaux.

soas eds

Aujourd’hui ces institutions sont des références en matière de recherche, que ce soit pour la linguistique, l’histoire ou l’anthropologie par exemple. Mais la thèse d’Edward Said est que, si avant et pendant les colonisations les chercheurs servaient le pouvoir impérial avec leur travaux décrivant « l’Oriental » comme un être uniforme, fourbe, paresseux, désorganisé… les chercheurs actuels ne sont pas magiquement débarrassés de cet héritage simplement parce que « la colonisation céfini ».

L’analyse Saidienne

Said utilise deux concepts philosophiques assez importants (il est possible que je me trompe un peu en les expliquant). Tout d’abord, il y a la notion de discours développée par Michel Foucault. Pour Foucault, la vérité n’est pas objective mais est créée par ceux qui possèdent le pouvoir, et transmise de génération en génération par un discours accepté et non questionné. Pour citer Said : « Cela est répété, il [Muhammad] est un imposteur, et chaque fois que quelqu’un le dit, il devient encore plus un imposteur et l’auteur de l’énoncé gagne un peu plus de crédibilité à l’avoir déclaré ». C’est là qu’une deuxième notion entre en jeu, celle de l’hégémonie culturelle d’Antonio Gramsci. L’idée, c’est que les intellectuels sont « les officiers de la classe au pouvoir » : ils édictent la culture dominante, et les gens y consentent car ils font confiance au prestige de cette classe.

Ainsi, Said décrit l’Orientalisme comme un discours. Il est répété, accepté, et personne ne le remet en question car il est forgé et reproduit par une classe d’intellectuels qui ne peuvent pas avoir tort. La « vérité », ici, c’est que l’Orient est un concept valable. L’Orient existe, non comme réalité géographique ou culturelle, mais parce qu’il a été créé par l’Occident. Le simple fait qu’il existe comme objet d’étude le rend réel. Le problème, c’est que derrière ce concept d’Orient, il y a des gens qui sont colonisés et qui souffrent des représentations qui sont faites d’eux.

Dire « l’Orient » et surtout « l’Oriental » permet d’essentialiser et de faire des généralisations sur toutes les personnes à qui est assignée cette appellation. Pour résumer, on peut citer Said, qui décrit les quatre principaux dogmes de l’Orientalisme :

L’un d’eux est la différence absolue et systématique entre l’Ouest, qui est rationnel, développé, humain, supérieur, et l’Orient, qui est aberrant, non développé, inférieur. Un autre dogme est que les abstractions sur l’Orient, particulièrement celles basées sur des textes représentant une civilisation orientale « classique », sont toujours préférables à une preuve directe tirée des réalités orientales modernes. Un troisième dogme est que l’Orient est éternel, uniforme, et incapable de s’auto-définir ; en conséquence il est admis que l’utilisation d’un vocabulaire hautement généralisant et systématique pour décrire l’Orient d’un point de vue occidental est inévitable et même scientifiquement « objective ». Un quatrième dogme est que l’Orient est au fond quelque chose qui doit soit être craint (le Péril Jaune, les hordes Mongoles, le dominion brun) soit être contrôlé (par la pacification, la recherche et le développement, et carrément l’occupation dès que cela est possible).

Ainsi donc la recherche occidentale axée sur « l’Orient » a permis de justifier et de servir le processus colonial. Et on pourrait donc penser que les chercheurs en question se sont assagis avec les décolonisations. Mais quand on voit qu’un professeur de littérature arabe, Francesco Gabrieli, écrit en 1965 (soit 3 ans après l’indépendance de l’Algérie et en plein pendant la guerre du Viêt Nam) que le colonialisme est « mort et enterré » après nous avoir parlé de « ses méfaits et ses splendeurs (et pas seulement ses méfaits, ami-e-s de l’Est, avec ou sans votre permission) », il y a de quoi se poser de sérieuses questions sur la fameuse objectivité scientifique des chercheurs occidentaux. D’ailleurs, Bernard Lewis, qui a écrit en 1990 un article sur « les racines de la rage musulmane », dans lequel il parlait de « choc des civilisations » déjà avant Huntington [4], nous explique gentiment que les Orientalistes, qui sont humains, peuvent bien sur être biaisés, mais que ça sera « en faveur de, plutôt que contre, leur objet d’étude ». Quoi vous comprenez pas que quand Bernard écrit que la rage musulmane c’est « la réaction peut-être irrationnelle mais certainement historique d’un ancien rival contre notre héritage judéo-chrétien, notre présent laïque et l’expansion mondiale de ceux-ci », il est juste biaisé par son amour sans limite pour « le musulman » (comme il dit) ?

Comme vous le voyez, en période post-coloniale, on écrit encore très bien des horreurs généralisantes et essentialisantes sur
lémusulmans et lézarabes. Bernard Lewis a été prof à la SOAS et à Princeton, ce n’est donc pas un mec que je sors de nulle part pour prouver mon argument. Bien sûr il y a eu, suite a la publication de L’Orientalisme, beaucoup de remise en question des méthodes et des biais des Orientalistes étudiant le Moyen-Orient (d’après Said, dont le livre se concentre sur le Moyen-Orient arabe et musulman, les spécialistes des autres aires géographiques et culturelles couvertes par l’Orientalisme se sont réformés au 20ème siècle, mais bon ça m’étonnerait pas franchement qu’il dise ça surtout parce que ça l’intéresse pas). La Middle Eastern Studies Association états-unienne, par exemple, demande à ses membres de refuser tout financement étatique venant de la défense ou du renseignement. Et des mecs comme Bernard Lewis n’ont plus forcément très bonne presse. Il n’empêche que, pas plus tôt que cette année, j’ai (et surtout mes camarades racisé-e-s) dû me fader une heure de white tears de la part d’un prof d’histoire nous expliquant que le bouquin de Said était « injuste » et que quand même c’était trodur et trotriste de devoir lire ça quand tu as consacré toute ta vie à l’étude du Moyen-Orient.

"Edward Said, nous continuerons ton chemin et ta pensée restera immortelle" sur le mur en Cisjordanie
« Edward Said, nous continuerons ton chemin et ta pensée restera immortelle » sur le mur en Cisjordanie

Outre le fait que des visions racistes persistent dans le milieu académique, il ne faut pas oublier que l’Orientalisme ne se limite pas à cela, et que ce terme peut désigner toutes les représentations des « Orientaux » faites par des personnes occidentales. Et donc, un vecteur essentiel de la perpétuation du discours orientaliste aujourd’hui est les médias. Plus particulièrement depuis les années 90 et encore plus particulièrement depuis le 11 septembre 2001, nous sommes saturé-e-s de représentations telles que « le violent musulman qui a la haine », « le terroriste », « la femme voilée opprimée » : vous voyez que ces représentations ne sont pas forcément négatives au sens premier du terme, dans le sens où on va certes détester le terroriste mais éprouver de l’empathie pour la femme voilée opprimée. Le problème n’est d’ailleurs pas de représenter « un terroriste » ou « une femme voilée », mais d’enfermer tou-te-s les arabes musulman-e-s (ou supposément musulman-e-s) (ou supposément arabes) dans une représentation unique, figée, et essentialisante. Essentialisante car elle part du principe que c’est la nature « du musulman » d’être violent et d’opprimer « sa » femme. On n’observe pas des faits de société, on ne constate pas que statistiquement il y a tant de ci ou de ça, on dit juste « regardez là-bas comme ils sont violents et haineux et comme leurs femmes se font lapider ». Et comme pour la qualité d’imposteur de Muhammad, plus on le dit, plus ça devient vrai, et plus on a le droit de le dire.

La sexualisation est aussi un aspect important des représentations orientalistes : on parle des harems, de la danse du ventre, de la sensualité des femmes orientales et de la sexualité débridée des hommes orientaux.

Critiquer Said

Comme je l’ai mentionné plus haut, le livre de Said a provoqué de nombreuses réactions scandalisées. Mais il serait je pense problématique de caricaturer toutes les critiques en les mettant sur le même plan que celles de personnes comme Bernard Lewis. Said, d’abord, a commis quelques erreurs factuelles, il a choisi de ne pas étudier les Orientalistes allemands et soviétiques, et honnêtement son livre n’est pas des plus clairs ni des plus digestes. Ce qui est plus problématique encore, ce sont les généralités auxquelles se livre Said lui-même pour parler de l’Orient. Déjà, dès qu’il sort de son aire d’expertise, il écrit des énormités du genre « les dialectes de l’Inde » (oui bonjour ce sont des langues au revoir). Mais il semble même ignorer les entreprises d’émancipation qui ont lieu au Moyen-Orient lui-même. Il ne faut pas oublier que Said, même s’il est arabe et palestinien, a été éduqué en anglais et est issu du système universitaire états-unien. Ainsi il affirme que la production académique en langue arabe est inexistante, et d’une façon générale ne mentionne rien de positif et de créatif qui émane du Moyen-Orient. Ernest J. Wilson III, un universitaire afro-américain, reproche à Said de se focaliser uniquement sur les dominants, ce qui donne l’impression que le problème est sans issue.

Une autre critique qui me semble essentielle est celle de Zachary Lockman, qui reproche au livre de Said et aux débats qui l’ont suivi d’invisibiliser les critiques de l’orientalisme qui avaient été faites auparavant [5]. Cela est important notamment car ces critiques portaient sur des aspects plus matériels de la domination orientaliste, alors que Said se place essentiellement dans le champ des représentations. En gros, s’il est vrai que les représentations occidentales de l’Orient ont facilité les colonisations, Said semble parfois carrément affirmer qu’elles en sont la seule cause, sans mentionner les motivations économiques des puissances coloniales.

Notes

1 : je parle ici sciemment des Orientalistes au masculin car tous ceux qui sont nommément cités par Said sont des hommes.

2 : elle est héritière de l’école des jeunes de langues fondée en 1669 à Constantinople pour former des interprètes.

3 : les citations sont toutes traduites de l’anglais par moi-même.

4 : Samuel Huntington, prof de science politique à Harvard, a publié en 1996 un livre intitulé Le choc des civilisations, faisant suite à un article du même titre paru en 1993. Sa théorie, aujourd’hui malheureusement très en vogue dans le domaine de l’analyse politique et des relations internationales (surtout depuis le 11 septembre 2001), est que le monde serait composé de plusieurs civilisations dont les supposées incompatibilités culturelles seraient la principale source de conflits dans les temps à venir, plutôt que comme par le passé des incompatibilités politiques ou économiques. Huntington est même allé jusqu’à lister ces civilisations : l’Occident, la civilisation slavo-orthodoxe, l’Islam, la civilisation confucéenne, le Japon, la civilisation hindoue, l’Amérique latine, et « possiblement des civilisations africaines ». Je pense que ça se passe de commentaire.

5 : Citons quelques auteurs qui ont abordé la question de l’orientalisme, avant ou après Said, et pas nécessairement dans les mêmes termes que lui :

  • Anouar Abdel-Malek dans son article « Orientalism in crisis » (1963)
  • Abdul Latif Tibawi dans « English-speaking orientalists » (1964)
  • Sadik Jalal al-Azm
  • Aijaz Ahmad dans In Theory(1992)

—-

Edward Said, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, 1980, Robert Laffont.

écrit par
More from exno

Orientalisme part 1 : qu'est-ce que l'orientalisme ?

Parmi la petite communauté des étudiant-e-s en « langues o’ » (orientales) ou...
Lire plus