Parler aux opprimés 101 : vous adresser à une victime d’agression.

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J’ai écrit cet article il y a quelques temps. Mais il est toujours d’actualité. Chaque fois que je parle de mon viol, à un moment, quelqu’un commet un impair qui me donne envie de le gifler. C’est une souffrance continue que d’en parler à des proches qui ne savent pas quoi dire. Je pourrais me taire, ne pas en parler, l’information n’est pas capitale me direz-vous. Mais je me suis tue pendant cinq ans, et je refuse de continuer.

Quand une personne parle de son agression c’est un grand pas dans sa reconstruction. Qu’il s’agisse d’un viol, de violences conjugales, d’une agression physique dans la rue, d’une agression sexuelle dans le métro ou même d’une tentative d’agression, cela ne change rien, le trauma est là et si la personne en parle c’est qu’elle a besoin de soutien et d’empathie. Ainsi il est donc ahurissant d’observer que systématiquement, les gens tombent dans les mêmes écueils pourris et utilisent les mêmes mécaniques qui enfoncent la victime.

C’est pas facile à gérer me dit-on, on sait pas trop quoi dire, on sait pas réagir. Mais l’ignorance n’est pas une excuse suffisante pour compenser le mal causé. Alors j’ai écrit ce petit guide, pour faire de ce monde un monde moins oppressif envers les victimes de violences, quelles qu’elles soient. Vous ne pourrez plus dire que vous ne savez pas.

Commençons par ce qu’il ne faut surtout pas faire, certaines de ces recommandations tomberont sous le sens, d’autres non. Accrochez-vous les enfants :

Le victim blaming : bon ça paraît évident, mais blâmer la victime n’est pas une option dans la case « bien faire ». Mais si il est capital de le préciser c’est probablement parce que tout le monde ne semble pas réaliser l’étendue du victim blaming. Typiquement demander à une victime pourquoi elle est amoureuse de l’agresseur, c’est du victim blaming. Demander à la victime comment elle était habillée, c’est du victim blaming. Demander à la victime si elle était ivre : devinez, c’est du victim blaming ! En fait, tout ce que vous pourriez considérer comme un « élément de curiosité pour mieux comprendre le contexte » est potentiellement du victim blaming, car cela pousse la victime à se remettre en question/se culpabiliser, d’autant que vous ne serez pas le/la premièr-e à poser la question.

Les fixettes : différentes du victim blaming, elles consistent à se fixer sur des éléments anecdotiques du récit et à zapper totalement l’empathie. Par exemple : le fait de demander en boucle à une victime de violences conjugales si son conjoint est un pervers narcissique. On s’en moque de savoir si son agresseur est un PN, c’est pas un cours de psychologie, c’est un témoignage. Ou lorsque quelqu’un vous dit « je ne supporte pas Polansky car en temps que victime de viol ce qu’il est me rend malade » et que vous lui répondez « oui mais artistiquement… ». Non stop, on s’en carre. Empathie. Polansky n’a pas besoin qu’on le défende, il a déjà une cour de personnages publics à son service.

Les propos durs et abrupts : ça paraît évident mais visiblement pas pour tout le monde : quand une victime témoigne, il est absolument indispensable de prendre des pincettes pour lui répondre. Toutes les victimes n’ont plus la même sensibilité par rapport à leur trauma, mais au cas où, faites attention : modulez votre ton, adaptez vos propos. Les propos abrupts genre : « Quitte-le » ou « Il te frappe, il ne t’aime pas », ça ne sert à rien. Quand ils ne sont pas dilués dans la conversation les « tu seras mieux sans lui », « tu mérites mieux », on se rend pas compte mais c’est d’une violence… Oui on mérite mieux, oui on le sait, on fait ce qu’on peut. Inutile de balancer des trucs simplistes comme si c’était LA solution. Souvent c’est pas si simple, souvent il y a emprise. Et vos propos n’aident pas, ils nous rendent coupables.

Les réflexions philosophiques et évasives : haha, si ya UN truc que vous pouvez vous garder, c’est ça. Souvent quand on nous parle d’une expérience douloureuse, on a du mal à trouver quoi dire. Bah typiquement, si ce qui vous vient en tête c’est un truc du genre « entre amour et haine il n’y a qu’un pas » ou « mais au final, qu’est-ce que le consentement ? », taisez vous. Non parce que c’est mignon de vouloir tenir la dragée haute pour se sortir d’une conversation « gênante » mais au mieux vous passerez pour un-e abruti-e, au pire vous vous prendrez un pain amplement mérité. Et au passage, vous ferez beaucoup de mal.

L’appropriation de la douleur : tant qu’on est sur la perception « gênante » de la conversation. Qu’une personne vous témoigne de son agression ne devrait pas vous gêner. Cette personne vous fait confiance et attend de vous une certaine force de caractère. Ainsi la culpabiliser de vous en avoir parlé ou s’approprier sa douleur c’est un peu la trahison ultime de sa confiance. C’est sûr, c’est terriblement déstabilisant, on s’imagine pas qu’un-e de nos proches ait pu subir ça, mais votre inconfort doit passer après. Votre inconfort n’est rien contre ce qu’iel a vécu. Si vous donnez l’impression d’être plus affecté-e que la victime elle-même par l’agression, ça pourra éventuellement déclencher une souffrance chez la victime qui s’en voudra de vous en avoir parlé. Et elle n’a pas besoin de ça.

EDIT : ce paragraphe ne s’adresse pas aux proches pour qui le trauma de la victime est un élément du quotidien ou qui souffre de la douleur causée à leur proche. Il s’adresse à celleux que la conversation « gêne », à celleux qui vont te dire « non je veux pas que tu m’en parles ça me fait mal » et qui iront se commander une bière ensuite, à celleux que ça gêne, non pas parce que notre douleur leur fait mal, mais parce qu’iels rejettent leur peur sur nous mais aussi à celleux qui, parce qu’ils en souffrent, nous silencient ou parlent à notre place de notre vécu. Je ne l’ai pas écrit comme ça, par goût pour culpabiliser mais uniquement sur le témoignage de ce qui m’est arrivé. Car j’ai vécu avec quelqu’un que ma souffrance pouvait blesser et c’était une chose, mais j’ai aussi et surtout assisté à des discours à base de « oh c’est vraiment triste, ne m’en parle pas » uniquement parce que le viol, ça casse l’ambiance et ceci est une autre chose, qui est inacceptable.

Les injonctions : « il faut que tu portes plainte sinon il recommencera », « il faut que tu fasses du self defense pour ne plus que ça se reproduise », « il faut que tu voies un psy pour te reconstruire ». Sincèrement, j’ai jamais fait tout ça, et je me porte très bien. Chacun-e a sa méthode pour se remettre à son rythme. Vous pouvez proposer votre soutien, dire que si la personne veut déposer plainte vous serez là pour l’accompagner par exemple, basta.

La psychologie de comptoir : ça va avec les injonctions à voir un psy. Vous n’êtes pas psy et lire Freud (trololololololol) ne fait pas de vous quelqu’un de compétent pour établir un diagnostic. Alors non la victime ne se met pas avec des conjoints violents parce qu’elle a un problème avec son père. Non elle n’a pas pris pour un viol un acte consenti juste parce qu’elle a un problème avec sa sexualité (vomi dans la bouche). Et non le/la conjoint-e n’est pas forcément un-e pervers-e narcissique parce qu’il est maltraitant. Et merde, fichez la paix aux sociopathes et aux psychopathes, les agresseurs sont des agresseurs. Ils ne sont pas malades, ils ont évolué dans un sentiment d’impunité. Non à la psychophobie.

Les « conseils » des non concerné-es : « fais toi accompagner pour rentrer chez toi à l’avenir », « quitte-le et ne reviens jamais », « tu devrais peut-être lui en parler et fixer des limites » etc. En fait, vous vous rendez pas compte, mais souvent les conseils que vous donnez sont, genre, les plus mauvais qu’on puisse donner. Notamment sur les violences conjugales. Ya des profils types qui se recoupent dans ce type de violences et sincèrement, les conseils à appliquer dans ces situations sont connus uniquement des personnes qui ont eu à les gérer.

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Les tentatives de justification : rien ne justifie le fait de faire du mal à autrui. Rien. Inutile donc de chercher à comprendre l’agresseur. Peut-être qu’il a été victime de violences ? Peut être qu’il est frustré ? Peut-être que ta jupe l’a provoqué ? Peut-être qu’il ne savait pas que tu voulais pas ? C’est niet. Définitivement niet.

Bonus pour le/la conjoint.e :

« Tu ne crains plus rien avec moi. » : ça part d’un bon sentiment, souvent de chevalier servant mais c’est pas forcément une bonne idée. Sauf si on vous la demande, cette phrase elle est un peu inutile. Vous pouvez pas garantir la sécurité de votre conjoint-e, vous pouvez ne pas être maltraitant-e, c’est même grave conseillé, mais vous pouvez rien faire contre les menaces de l’extérieur (à part vous engager dans la lutte féministe et éduquer les agresseurs).

Les personnes ne se ressemblent pas, les victimes non plus. Du coup voici quelques pistes que vous pouvez tenter pour aider votre proche ou votre ami.e, sans garantie de résultats (mais avec un accueil certainement meilleur que les réactions merdiques citées au dessus) :

Les conseils si vous avez vécu une situation similaire : rien que le fait de témoigner en fait. Le fait de savoir qu’on est pas seul-e ça aide beaucoup déjà. Et puis savoir que la personne a vécu une situation similaire, ça incite tout de suite à se confier plus, à lui faire confiance. Si elle s’est sortie de cette situation, ça redonne confiance en soi, on sent qu’on pourra le faire aussi. Si elle y est encore, ça incite à s’entraider.

Dire sincèrement qu’on ne sait pas quoi dire : Plutôt que de dire des conneries parfois il vaut mieux balancer un « je ne sais pas quoi te dire » tout en faisant comprendre à la personne qu’on est cela dit conscient de la confiance qu’elle nous a fait et qu’on honorera celle-ci. On peut ne pas savoir quoi dire et être tout de même empathique, on peut montrer qu’on soutient sans déblatérer des inepties. Ça vaut mieux en fait.

Parler de l’existence de groupes de soutien : ça peut être mal accueilli, c’est genre grave une possibilité. Mais ça sera moins mal accueilli que le « tu devrais voir un psy » et ça peut vraiment apporter beaucoup à la personne d’être avec des gens qui ont connu des traumas similaires. Attention cela dit à ne pas faire sonner cela comme une obligation. Une des manières de le dire les moins risquées serait par exemple « J’ai entendu parler d’un groupe où des gens à qui c’est arrivé parlent entre eux et se soutiennent, si tu veux, je t’enverrai leur numéro ». Il est important de montrer que vous prenez en compte la volonté de la personne.

Proposer son aide : mais pas de manière invasive. Plutôt que de demander à la personne si elle a porté plainte etc. vous pouvez lui dire que vous serez là si elle a besoin de quoique ce soit : solution de logement, soutien pour déposer plainte, soutien pour quitter l’agresseur etc. Dites que vous serez là, mais n’insistez pas lourdement, encore une fois, cela ne doit jamais être perçu comme une obligation.

– Respecter les termes : Si on vous dit « viol », dites « viol ». Si on vous dit « agression », dîtes « agression ». Si la personne parle d’elle en terme de « victime », dîtes « victime », si elle dit « survivant-e », dites « survivant-e ». Réutiliser les termes employés c’est être sûr de ne pas blesser et de respecter le champ lexical que la/le concerné-e a choisi pour se reconstruire.

Mot de l’auteur : je sais que certain-es se sentiront vexé-es à la lecture de la première partie. Si c’est le cas, inutile de le notifier. La vexation d’une personne souhaitant bien faire n’est pas importante vis à vis de la souffrance causée chaque jour aux victimes d’agression qui témoignent. C’est littéralement une double peine pour les victimes quand elles témoignent d’une situation dont elles ont souffert et que les réactions sont à côté de la plaque.

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