Prends-toi en main, ça ira mieux…

Les maladies mentales concerneraient une personne sur quatre au cours de sa vie, selon l’OMS, et seraient la première cause d’invalidité dans le monde. Chacun d’entre nous connaît au moins une personne souffrant d’une maladie mentale grave comme la schizophrénie ou les troubles bipolaires, puisqu’elles concernent 2% de la population, soit environ un million trois cent mille personnes en France. Le nombre de morts par suicide dépasse celui des accidentés de la route. Pourtant, les préjugés entourant les troubles mentaux sont légion. Il est urgent de lutter contre ces idées fausses, notamment parce qu’elles contribuent à l’isolement, à la stigmatisation et à l’augmentation de la souffrance des personnes touchées par ces maladies.

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Par exemple, ce qu’on a coutume d’entendre à propos des idées suicidaires montre à quel point la personne qui veut demander de l’aide se retrouve dans une impasse. Si une personne s’automutile pour échapper à des pulsions suicidaires, on dira qu’elle fait ça pour attirer l’attention. On dira qu’il vaut mieux l’ignorer. Si elle parle de ses idées suicidaires, parce qu’elle a besoin d’aide, parce qu’elle a besoin d’une raison de rester en vie, on dira que ceux qui veulent vraiment se suicider n’en parlent pas. On dira qu’elle fait ça pour attirer l’attention et qu’il vaut mieux l’ignorer. Si elle tente de se suicider et se rate, on dira que c’est du chantage au suicide, que ceux qui veulent vraiment mourir ne se ratent pas. Et qu’il vaut mieux l’ignorer. Si la personne réussit son suicide, on dira qu’elle était égoïste, qu’elle n’a pas pensé aux autres, qu’on aurait pu l’aider si elle l’avait demandé. En résumé, quoiqu’on fasse, on ne mérite pas d’aide, on est pris au sérieux qu’une fois mort. Je parle bien ici des préjugés, de ce qu’on peut entendre sur le suicide dans les repas de familles ou au café du commerce, mais ces préjugés sont ancrés dans l’esprit de beaucoup de gens. Que peut faire une personne en souffrance, une personne qui souhaite demander de l’aide quand elle se retrouve face à un entourage qui partage ces idées fausses? Rien. Parce que demander de l’attention, quand on souffre psychiquement, il semble que cela ne soit pas légitime. Toute personne souffrant d’une blessure, d’une crise cardiaque ou de tout autre maladie somatique demande de l’attention, et on la lui donnera en considérant cela normal. Pourquoi serait-ce différent pour les maladies mentales? En quoi le fait que la blessure soit invisible à l’oeil nu invalide-t-il sa gravité?

Ce genre de préjugés isole la personne et contribue au manque de soins.

Il arrive aussi que l’entourage donne des conseils à la personne souffrante, souvent avec bienveillance, mais aussi beaucoup de maladresses quand il ne s’est pas donné la peine de se renseigner sur le sujet et n’en parle que par rapport à ses idées reçues. « On est tous un peu dépressif/anxieux/bipolaire/schizophrène/etc », « Remue-toi, ça ira mieux », « Aie une vie plus saine », « Prends-toi en main », « C’est un diagnostic à la mode, tu n’es pas vraiment malade », « Les gens vraiment malades sont plus atteints que toi », « Tu ne pourrais pas vraiment travailler si tu étais vraiment malade », « Tu pourrais travailler si tu faisais preuve de volonté ». C’est le genre de phrases qu’on entend tous les jours quand on souffre de maladies mentales. On peut ici parler d’ablesplaining. L’ablesplaining est aux maladies mentales ce que le mansplaining est au féminisme: une personne en bonne santé dit à une personne malade ce qu’elle doit ressentir et comment gérer sa vie. L’ablesplaining ne pousse pas à la confidence. Incomprise, la personne n’a plus envie de parler  de son quotidien, ne se sent pas soutenue et s’isole.

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Un autre préjugé courant est celui de la dangerosité supposée des personnes malades. Les schizophrènes seraient dangereux, il faudrait les enfermer pour la sécurité de tous; les autres seraient pour le moins imprévisibles. De là à penser que toute personne dangereuse est malade, il n’y a qu’un pas, souvent franchi. La plupart des gens ne veulent pas admettre que la violence, le crime, l’horreur sont banalement humaines. On peut lire fréquemment sur des forums que les violeurs, par exemple, seraient malades. Ca arrange les gens de stigmatiser une partie de la population en lui mettant toutes les horreurs quotidiennes sur le dos plutôt que d’admettre qu’on vit dans une société intrinsèquement violente, notamment envers les femmes. Des études ont pourtant montré que les patients psychiatriques  ne sont pas plus violents que les gens « normaux », et qu’ils sont même plus souvent victimes d’agressions que les autres.

Bien sûr, ces préjugés ont une fonction: considérer que les fous, ce sont les autres; croire que la violence n’est qu’une déviance et pas une constituante de l’être humain dans toute sa banalité. Certes, c’est confortable. Mais si on veut aider les personnes qui souffrent (c’est-à-dire nos proches, nos voisins, nos collègues, voire nous-même), il faut sortir de sa zone de confort. En acceptant que l’autre, qui nous ressemble, peut être touché par une maladie mentale. Qu’il faut écouter ce qu’il a à dire. L’accepter comme il est et lui donner de l’attention.

Alors pour remplacer les phrases toutes faites de l’ablepslaining, je vous en propose d’autres, celles qui font du bien (merci au participants du groupe facebook Neuroatypicité et intersectionnalité pour leur aide): « Ceux qui ont des problèmes cardiaques, on leur dit bien de prendre des médocs, si ça t’aide à mieux vivre, pourquoi pas toi? », « Je n’ai jamais eu de crise d’angoisse donc j’ai aucune idée de ce qui peut te faire du bien dans ces moments là alors dis moi de quoi tu as besoin », « Soit aussi compliquée que tu veux », « Si tu n’arrives pas à parler, tu peux mimer ou écrire », «  »Je t’accompagne si tu veux sortir », « Si ça te fait du bien de connaître ton diagnostic, c’est cool que tu aies le mot », « Ca fait partie de toi, c’est une part de ton identité, on le comprend, on l’intègre, mais ça ne changera pas la façon dont on te voit », « Tu es quelqu’un de sensible et ça c’est génial avec toi ».

Et quelques conseils: laisser le temps à la personne de se remettre (notamment dans le monde du travail), être bienveillant et à l’écoute, valoriser les bons côtés et les ressources de la personne, ne pas sur-réagir, ne pas se moquer (notamment quand la personne est phobique, il ne sert à rien de « vérifier »), rester calme, continuer à être celui qu’on est -ami, amant, famille, et regarder la personne comme notre amie, amante, famille et pas seulement comme une malade.

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