Review – "A quoi rêvent les jeunes filles ?"

Vous connaissez peut être Ovidie, c’est une femme active par bien des domaines : écrivaine, productrice, réalisatrice, féministe « pro sexe », auteure notamment du désormais bien connu « ticket de métro d’Ovidie » : un blog aux thématiques féministes … Ovidie donc qui présentera son documentaire Infrarouge le 23 juin sur France 2, documentaire sur le thème « A quoi rêvent les jeunes filles ? ».

Le doc est déjà disponible sur YouTube. En voyant le titre, j’avais un peu peur, je me demandais effectivement à quoi nous rêvions, sur quoi cela pouvait porter. Mes peurs ont vite été apaisées par les choix de narration intelligents de la réalisatrice.

On va commencer tout de suite par ce qui fâche pour se concentrer ensuite sur l’intérêt primordial de ce documentaire : c’est très blanc, déjà. Très très blanc. Il est clair à mon sens que ça n’envisage le problème que sous ce prisme là. C’est aussi horriblement binaire : il y a les femmes, et les hommes ; point de demi-mesure, d’arc en ciel de genre. Et puis j’ai cru à un moment qu’on sous entendait que la bisexualité était un choix (le livre « Pour et Contre la bisexualité » sur un bureau m’a juste fait sauter au plafond).

 

Une fois qu’on est conscient des failles majeures de ce documentaire, on peut tout de même en tirer je pense un propos intéressant. C’est un travail qui se donne la peine pour comprendre les jeunes filles de s’adresser aux jeunes filles précisément, ce qui est relativement rare en fait. Elles sont au centre du documentaire et représentent le principal matériel de travail qu’elles soient blogeuse, réalisatrice et photographe érotique ou développeuse.

10403253_947845478600978_6527650710190578133_n

Ce document prend notre société et la passe au peigne fin des médias numériques qui sont devenus le quotidien de toute une génération. C’est un doc qui s’intéresse à la manière dont les femmes perçoivent la pornographie, la consomment, quel crédit elles attachent à ce qu’elles voient, quelle répercussion ces nouvelles pratiques ont sur leur vie sexuelle. Mais aussi, quel est leur place dans ces médias considérés comme « masculin » : porno, jeux vidéo etc.

Le gros avantage de ce travail réside notamment dans sa franchise. Il n’y a pas de faux fuyants ou de tentatives foireuses de justifier la misogynie des supports. Le problème c’est pas le porno, ou les jeux vidéo. Ce n’est pas ces médias qui rendent les hommes misogynes. Le problème c’est la société qui développe l’idée que les femmes ont besoin d’être cadrées, et ce cadrage ne peut être fait que par des hommes. Le problème c’est la société qui est hypersexualisée et sexiste. Le reste, c’est une conséquence.

Le problème aussi c’est ce paradoxe dans lequel les filles sont plongées depuis toujours : celui de la mère et de la salope. Peu importe l’époque au final, on en revient toujours au même dilemme : l’homme au centre de tout et nos injonctions contraire pour le satisfaire tout en gardant une image respectable. Tout est dans le paraître plutôt que l’être. Il faut être disponible et sage, ouverte et prude. Le paraître se retranche jusque dans nos derniers bastions : l’apparence de notre sexe qui devient désormais un canon esthétique. Finies vulves poilues et diverses, bonjour fente clean et standardisée.

 

Sans porter de jugement, sans faire d’injonctions, Ovidie émet un constat : elle s’est battue pour la liberté sexuelle, et aujourd’hui nous sommes autant si ce n’est plus normé-es qu’avant sur ce terrain. C’est donc une Ovidie un peu chafouin que l’on semble retrouver à la fin du documentaire. Mais la lutte continue, ne l’oublions pas.

 

 

EDIT : Mäsha voulait également réagir à ce documentaire, nous lui laissons donc la parole ici :

On m’a demandé en tant que travailleuse du sexe de donner mon avis sur la putophobie dans ce documentaire. Voilà ce que j’en pense :

Tout d’abord, j’ai adoré ce documentaire, rarement on j’ai entendu autant la parole des premières concernées (les jeunes filles, comme il est dit dans le titre). La conclusion d’Ovidie m’a filé la pêche pour la semaine au moins. On est peut être pas plus libres qu’avant, mais on réfléchit, on débat et on travaille sur le sujet. Voilà l’idée que je garde de ce film, je la trouve particulièrement positive.

Dommage que tout ça ait été entaché par la présence de Michel Bozon qui dit de la merde au kilo (oui il va y avoir des gros mots, parce que vraiment c’est très caca !).
Pour commencer, Michel Bozon est sociologue à l’INED (l’Institut National des Etudes Démographiques) à Paris. Son travail est orienté notamment sur les sexualités et les inégalités liées aux genres et à l’âge.

Je trouve ça dommage que ce soit un sociologue plutôt qu’une sociologue qui soit interrogé dans un reportage ou l’on parle notamment des exigences que la société a envers les femmes. J’aurais préféré entendre une personne autre qu’un homme cisgenre, qui aurait été touchée par le phénomène.

Non seulement il prend la place de quelqu’un.e en n’étant pas directement concerné par le sujet, mais en plus son intervention est vraiment problématique. Citation, et pourquoi elle me pose problème :

25min08sec :
« La sexualité ne les intéresse pas, c’est qu’elles échangent de la sexualité contre de l’amour ou de la sexualité contre du couple »…
Sur la presse destinée aux jeunes filles et femme :
« Il faut apprendre à être un peu la pute dans votre couple … c’est ça la grosse différence c’est qu’on leur rappelle toujours qu’il faut être en couple ».

 

27min11sec :
« Donc le premier travail c’est de trouver le bon, ensuite de le garder, par tous les moyens, tous les moyens sont bons, donc on peut effectivement recycler certains éléments qui viennent éventuellement de la prostitution, de la lingerie érotique. Donc on peut utiliser ça pour pimenter le couple, pour intéresser le partenaire. Mais en gros on fait ça pour autre chose en échange, pas parce qu’on en a envie. Donc ça répand l’idée d’une injonction, pour faire exister le couple. »

Bozon nous dit donc que les femmes ne sont pas vraiment intéressées par la sexualité mais l’utilisent comme monnaie d’échange, contre de l’amour ou du couple, que la société dit qu’il faut savoir le faire (la pute) mais pas trop, et que enfin, si elles le font, c’est qu’elles ont pas vraiment envie de sexe, donc c’est une injonction. LOL

Déjà, en tant que pute, ça me ferai bien chier d’échanger mes servies contre de « l’amour ». Je trouve que c’est vraiment pas cher payé… Le travail du sexe est un vrai travail et non un comportement qui déplait aux sociologues… (bien qu’il a l’air de déplaire à Bozon ici).

Ca me fait quand même un peu mal d’entendre un homme parler des sexualités des femmes comme si elle n’était qu’une. Tu sais, «la fame» cet être hétérosexuel qui baise pour faire plaisir à «son homme»…Je n’ai pas vraiment compris ce que sont les «éléments de la prostitution», par contre je crois avoir compris pourquoi on l’accole à la «lingerie érotique». C’est bien connu, les putes bossent en lingerie fine, et les meufs en lingerie fine sont des putes ! Salopes, putes, tout mélangé ça fait une bonne salade de slut shaming !

Lorsque je lis un cismec dire qu’échanger des actes sexuels contre de l’amour, un logement, du couple, de la sécurité, de l’argent, des biens, que sais-je, est une injonction de la société, et que c’est pas bien parce que les femmes n’ont pas envie de le faire… Voilà ce que j’entends :

«Les femmes doivent être libres et disponibles pour avoir des rapports sexuels avec les cismecs comme moi et pour gratuit !».

Alors je voudrai adresser un message aux femmes qui nous lisent, peut être que vous avez des rapports hétérosexuels en échange de quelque chose, peut être même que vous en avez parce que ça vous semble moins chiant qu’une énième prise de tête et que ça fait taire votre conjoint.
J’ai envie de vous dire qu’il s’agit de votre sexualité, que vous êtes libre d’en faire ce que vous voulez, et que personne n’a à juger de si c’est bien, ou mal, si ce n’est vous même.

écrit par
More from KarlS

Parler aux opprimés 101 : vous adresser à une victime d’agression.

J’ai écrit cet article il y a quelques temps. Mais il est...
Lire plus