Romantisation de la féminité mélancolique

[Je parle ici de personnes perçues socialement comme féminines.]

Pour son premier film, la réalisatrice Sofia Coppola choisit de mettre en image le roman éponyme de Jeffrey Eugenides, Virgin Suicide.

Cécilia, Lux, Mary, Bonnie et Thérèse sont cinq adolescentes diaphanes et mélancoliques, piégées dans la contradiction du monde clos et puritain de la maison de leurs parents et celui, complexe et vivace, de l’adolescence. L’équilibre se brise par le suicide de Cécilia, la plus jeune des sœurs. Une première tentative se soldera par un échec : Cécilia est dans la salle de bain, dans la baignoire. L’intimité de la salle de bain est imprégnée tant par la quête de la féminité – parfum, maquillage – que par les icônes religieuses. C’est dans cette dualité rendue impossible par la contradiction qu’elle émet que l’on commence à comprendre les raisons profondes du suicide de la jeune fille et de ses sœurs ensuite. Ne se présentent à elles aucune porte de sortie possible pour réconcilier les deux images qui leur collent à la peau : celle de jeunes filles convenables, souriantes, drôles, mais pures et innocentes, vierges à la fois au sens littéral du terme qu’au sens symbolique – éloignées de toute tentation possible – mais aussi celle de jeunes adolescentes qui doivent connaître leurs premiers émois amoureux, la première cigarette, le premier alcool – impératifs injonctifs du lycée. Les deux représentations relèvent de mécaniques sexistes encore en vigueur aujourd’hui : être une jeune fille sage et propre sur elle tout autant qu’un objet sexualisé par la société. De cette contradiction naît la mélancolie, et le film est en réalité consacré à celle-ci.

Autant de chimères laissées à l’abandon.
Comme le souvenir déclinant d’un bel après-midi d’été.
Comme l’arrière-goût musqué d’une liqueur de pêche après un premier baiser.
Comme le regard impassible et bouleversant de cinq jeunes-filles depuis trop longtemps privées d’oxygène.

(tiré d’une critique du film (1) )

La romanticisation de cet état court tout au long du film. L’histoire est racontée par un jeune cishomme, adolescent à l’époque, qui assiste à la descente aux enfers des cinq jeunes filles avec ses amis. La mélancolie n’est donc pas raconté par les principales concernées, mais au travers du prisme de jeunes garçons cis qui n’en désirent que plus les jeunes filles qui apparaissent comme inaccessibles, autant dû à leur enfermement par leurs parents que par la dépression mélancolique qui établit une barrière entre elles et les autres, et les nimbe d’une « aura de mystère ». La mélancolie devient une valeur ajoutée à la sensualité des cinq adolescentes et finit par devenir aussi lourde à porter que l’encadrement puritain des parents. Néanmoins, on peut imaginer que pour les cinq adolescentes, il y a également un confort dans cet état mélancolique. Séparées du monde, elles peuvent justifier de la sorte le mal-être par le mal-être, sans chercher à faire exploser le paradigme social et religieux dans lequel elles ont été élevées.

On me rétorquera ici que l’intrigue se déroule au sein d’une une petite ville des Etats-Unis dans les années 70 : bien évidemment, aller contre le puritanisme de ses parents à cette époque là relevait d’un véritable combat et cette histoire n’est pas l’histoire d’une rébellion mais d’une chute tragique. Ce qui est intéressant, c’est pourquoi l’auteur initial – un cishomme – a transcrit un fait divers – une tentative ratée de suicide – par une histoire aussi tragique qu’empreinte par une fatalité dramatique : les adolescentes n’ont, dès le début, aucune chance de s’en sortir puisque l’histoire s’ouvre sur le fait de leurs morts. La fascination pour les jeunes adolescentes torturées et prisonnières d’un état mélancolique ne date pas de notre époque : même si c’est un tabou, ou à cause de cela, il fallut pour les créateurices trouver des moyens détournés de sublimer cet état. Cette sublimation participe à la création d’une nouvelle norme, intériorisée par les ados : elle conduit à la reconnaissance d’un état d’entre-deux et elle valorise une seule féminité comme étant valable. Elle devient le seul chemin, mais ne conduit à aucune porte de sortie et se révèle être une espace de représentations, dangereux souvent, tant l’on aspire à se conformer à cette esthétique pour trouver une place, aussi bancale soit-elle.

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Photo tirée du film Virgin Suicide – Cécilia

Dans Madame Bovary de Flaubert, l’écrivain développe tout au long du livre la vie d’Emma, personnage éponyme et principal du roman. Emma se berce depuis sa tendre enfance par les romans – on l’a souvent comparée à Don Quichotte de Cervantès – et ne peut se contenter d’une vie banale et triviale. Sa vie est une longue suite tragique de choix et d’évènements qui sont faussés à cause de sa perception romanesque et naïve des êtres humains et des interactions sociales. Elle passera toutes ces années d’adolescence et d’adulte à fantasmer un ailleurs qui s’étriquera de plus en plus pour finir dans la mort : Emma, comme seul recours à des situations matérielles et psychologiques inextricables, finira elle aussi par se suicider.

Le phénomène de romanticisation n’intervient pas ici dans le personnage même, mais dans l’esthétique qui se dégage du roman. La fatalité qui poursuit Emma la mène jusqu’au gouffre et en fait le jouet des mauvaises intentions : la rupture, la bascule dans sa vie, c’est Rodolphe. Encore un cishomme (ça ne nous étonne plus, hein ?). Il la manipule. Mais il est attiré en elle aussi et surtout par sa capacité à vivre ailleurs que dans le réel ; il va donc feindre une ressemblance d’âme afin de devenir son amant et d’obtenir ce qu’il veut (comme un connard). On assiste à la chute d’Emma et à sa plongée dans l’obscurité de la mélancolie. Elle perd son charme aux yeux de l’auteur et des autres personnages quand elle se noie dans le tourbillon du réel pour compenser la perte de son imaginaire.

Cette esthétique de la mélancolie dépressive des personnages féminins s’inscrit dans une longue culture blanche et occidentale. Les sœurs Brontë au XIXème siècle sont un bon exemple de cette esthétique intériorisée. Leurs personnages féminins sont pris dans la tourmente mélancolique et la valorisation de l’unique porte de sortie par la mort fait partie intégrante de leurs romans. Elles (les personnages) sont assujetties aux regards des cishommes et ont intériorisé le devoir de plaire dans toute sa contradiction, la même que j’ai pu soulever dans l’analyse de Virgin Suicides : sensualité et religion se heurtent et éclatent dans la complexité du fil de leurs vies. Dans le cadre de cette esthétique, le personnage féminin perd tout intérêt s’il finit par réussir à trouver une autre porte de sortie que la mort.

Photo tirée du film de Claude Chabrol Madame Bovary – Isabelle Huppert, © Jacques Prayer
Photo tirée du film de Claude Chabrol Madame Bovary – Isabelle Huppert, © Jacques Prayer

Aujourd’hui nous sommes faces à l’aboutissement de cette esthétique. Les ados sont pris-e-s dans ce tourbillon d’injonction. Être un modèle de pureté qui se fane dans la mélancolie. Nous sommes tellement imprégné-e-s de cette culture que fragilisé-e-s par divers troubles – TCA, troubles dépressifs, etc – et exclu-e-s de la société, c’est le seul espace social où nous pouvons trouver un semblant de reconnaissance. Entre nous. Sous le regard de la société de cishommes, bien évidemment, qui s’arrogent le droit de juger lesquels de nos corps et de nos personnes sont valables. Et cette esthétique est excluante : si tu n’es pas blanche, pas cis, pas mince, si tu ne corresponds pas aux critères de beauté conventionnels ou alternatifs (qui sont à peu de choses près les mêmes), tu te retrouves à la marge de la marge. De plus, la représentation sociale de la jeune femme hypersensible (parce que nous savons tou-te-s ici que l’hypersensibilité est exclusivement féminine, yerk) s’accompagne d’une sensualité latente, mais non exprimée, alors même que la société encourage une hyper sexualisation des corps des ado en même temps qu’elle la condamne : encore une contradiction violente qui fait chavirer tous les repères que l’on peut tenter de se construire.

L’état de troubles mélancoliques devient une nouvelle norme alternative : poétique, romantique, et donc souhaitable. Nous sommes induit-e-s dans un cercle vicieux qui est tout particulièrement difficile à rompre : les contradictions d’injonctions et de représentations nous amènent au mal-être, ce mal-être nous amène à cette grande communauté (aux branches diverses et variées) qui se veut être une communauté de soutien mais qui s’auto-nourrit dans la jubilation inconsciente de son mal-être. La mélancolie nous différencie. Aller mal finit par devenir une composante de nous-mêmes et il est difficile d’entendre qu’aller mieux n’est pas se trahir et trahir la représentation que nous avons de nos personnes. La mélancolie devient le seul endroit où nous avons une place : une place en tant que personnes perçues comme féminines, une place avec nos troubles (je pense en partie à certaines communautés pro-ana, qui sont un formidable soutien pour les jeunes personnes qui n’ont nulle part où s’adresser et où trouver du soutien, mais qui reste un milieu clos entre personnes atteintes du même mal), une place où nous sommes reconnu-e-s pour ce que l’on est et entendu-e-s sur nos douleurs mais où il n’existe que trop peu d’alternatives aux mal-êtres qui nous rongent.

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Image libre de droits – Une jeune ado, mince, blanche, dans un espace clos qui représente, on l’imagine, son état mental : solitude, désespoir, etc. Image typique qui circule sur Skyblog, ou Tumblr, ou toute plateforme d’image utilisée par les ados

Accepter la romanticisation ou romanticiser nous-mêmes, de façon inconsciente, cet état de mélancolie et de mal-être adolescent va ralentir le processus de résilience. Ce n’est pas de notre faute : nous sommes victimes d’une culture qui nous exclut en même temps qu’elle nous parque dans des représentations contraires. Quitter la chaleur intime de nos désespoirs c’est quitter une communauté, abandonner des repères construits douloureusement : seulement, personne ne sait encore stopper le temps et nous quittons tou-te-s l’adolescence un jour ou l’autre. Nous ne pouvons pas espérer correspondre à cette esthétique éternellement et cela rajoute au désespoir. Nous ne voyons pas de porte de sortie et cela rajoute au désespoir. Nous avons perdu la légitimité de nos tristesses, accordée du bout des doigts par la société pour le court temps de nos adolescences, et la légitimité de notre place dans la communauté qui nous offrait une reconnaissance, même si bancale : cela rajoute du poids à l’exclusion subie dans le reste de la société. Certain-e-s d’entre nous s’en sortent. D’autres, pour une multiplicité de raisons, s’enferment dans cette esthétique comme seul chemin de vie possible afin de conserver à la fois leur image d’elles-mêmes construite dans la douleur, et la reconnaissance de cercles qu’elles connaissent et maîtrisent.

Ces injonctions à la marge normée de l’adolescence blanche et occidentale et cis et mince créent l’exclusion, le désespoir, la dépression et participent à la marginalisation de dizaines de personnes perçues comme femmes qui se retrouvent à la marge des marges. Les personnes transgenres, les personnes non-blanches, les personnes grosses, sont poussées d’autant plus vers le silence et les bords de nos communautés adolescentes.

 

Je crois que notre devoir en tant que militant-e-s est de créer ces portes de sorties qui manquent cruellement.

De créer de nouvelles opportunités, la liberté pour chacun-e-s de posséder sa propre esthétique en brisant les injonctions qui pèsent sur nos épaules et sur celles de nos sœurs muré-e-s dans le silence.

écrit par
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