Se découvrir A / Demi / Gray -sexuel.le

L’absence de visibilité du spectre de l’asexualité a souvent des conséquences très concrètes sur la vie des concerné.e.s. Pour beaucoup d’entre nous, nous souffrons ou avons souffert, à des degrés divers et de diverses manières, de ne pas avoir conscience du fait que notre désintérêt ou notre intérêt limité pour le sexe est légitime et doit être respecté. Le fait que nous ne découvrions son existence qu’après nous être senti.e.s, souvent pendant des années, « anormal.e », voire « monstrueux.se », après avoir tenté, surtout pour les celleux doté.e.s d’un vagin, de forcer l’apparition d’un penchant pour la bagatelle en acceptant des rapports non souhaités et souvent douloureux (voire traumatisants, à la longue) pour se sentir plus « normal.e », montre assez bien la puissance des injonctions hétéronormées et l’urgence qu’il y a à créer plus de visibilité pour les a, demi et gray -sexuel.les.

En effet, rares sont les personnes concernées ayant été rassurées au plus tôt par leur famille, où les tabous sont de rigueur et où les discussions à propos de sexualité se bornent très souvent à une information sommaire sur la contraception. Parce sexe il doit forcément y avoir… Il faudra donc souvent des années de rapports plats et fades, de souffrance et de non-dits avant d’enfin pouvoir, grâce à une recherche Google ou en en parlant avec des amis, mettre un mot sur cette facette de notre identité. C’est sur cet aspect « découverte » de l’a, demi ou gray -sexualité que nous allons nous pencher aujourd’hui.

Cette découverte a très souvent lieu sur internet. Vu l’absence de visibilité de ces orientations et la toute petite part de la population ayant connaissance de leur existence, il y a peu de ressources et encore moins de statistiques sur la manière dont les ces personnes découvrent qu’il y a un mot pour qualifier leur orientation sexuelle et qu’ils ne sont pas seul.e.s. Sur le site de l’Association pour la Visibilité Asexuelle (AVA), l’on remarque cependant que la mention du forum Asexuality Visibility Educational Network (AVEN) revient dans beaucoup de témoignages. Les réseaux sociaux ainsi que des sites comme celui d’AVEN sont des lieux privilégiés où l’on a accès, plus que nulle part ailleurs, à un autre mode de pensée que celui véhiculé par la société patriarcale hétéronormée. Parfois, l’on a également la chance d’avoir un.e amie.e plus informé.e que nous en la matière.

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Une libération ?

J’aimerais beaucoup pouvoir dire que le fait de découvrir que mon absence d’intérêt pour le sexe n’était pas quelque chose que je devais « soigner » a été une libération. Mais quand j’y repense, je me souviens surtout de l’amertume que j’ai ressenti en me rendant compte que mes petits amis successifs avaient tout fait pour entretenir en moi l’idée que j’étais « malade » ou que j’arriverais à apprécier si je me forçais assez longtemps, au lieu de chercher à me comprendre et à me préserver. Que ces années à me forcer, comme me l’ordonnaient mes exs et tous les « sexologues » du dimanche, ne faisaient que me faire souffrir chaque jour un peu plus, émotionnellement et physiquement. Il y a tout de même eu une petite part de soulagement car c’est en découvrant que j’étais asexuelle que je me suis donné le droit de ne plus me forcer et j’ai commencé à cesser de me voir comme quelqu’un de « cassé » ou de « bizarre ».

Pour certain.e.s, entendre parler pour la première fois d’asexualité peut être vécu comme une vraie libération et repenser à sa vie sexuelle (ou son absence de vie sexuelle) au travers de ce « filtre » nous fait passer à nos propres yeux de « déficient.e » à « différent.e », ce qui constitue tout de même une nette amélioration. On note également parfois un certain soulagement face à l’idée que l’on a finalement aucun problème physiologique. Le fait que la société et nos partenair.e.s amoureux.se.s nous demandent de nous forcer tout en supposant que nous souffrons d’une quelconque incapacité physique ou psychique en dit d’ailleurs long sur leur validisme et leur égoïsme. Il faut rentrer dans le rang, que cela nous plaise ou non et que l’on en soit capable ou non… Il s’agit-là d’un préjugé très à côté de la plaque, étant donné qu’il n’y a de rapport entre le fait d’avoir une libido et celui d’être attiré.e sexuellement par autrui.

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Se définir a, demi ou gray -sexuel.le

L’idée de soulagement revient souvent dans les témoignages. L’on pourrait croire que tout devient alors clair comme de l’eau de roche… Mais pour beaucoup d’entre nous, s’approprier ces termes et se définir réellement ainsi peut prendre un peu de temps car les injonctions hétéronormées et celles à avoir une vie sexuelle très active laissent des traces. Certains automatismes ne sont pas aisés à déconstruire :

  • L’idée que si l’on est attirée physiquement par les gens qui nous plaisent, nous ne pouvons nous définir comme asexuel.le, graysexuel.e ou demisexuel.le. Cette idée résulte d’une confusion entre attirance physique et attirance sexuelle. On peut parfaitement aimer être dans les bras d’une personne, l’embrasser et caresser sa peau sans pour autant avoir envie d’engager une activité sexuelle avec ellui. Cette pseudo-contradiction entre attirance physique et absence d’attirance sexuelle peut être très difficile à vivre et culpabilisante, surtout lorsque l’on ne sait pas que les deux ne vont pas forcément de pair chez tout le monde.
  • L’idée que si l’on a « aimé » un jour le sexe, on ne peut pas être a, demi ou gray. Cette idée est entretenue par plusieurs choses. Tout d’abord, il y a la confusion entre plaisir sexuel et attirance sexuelle. On peut avoir du plaisir et même des orgasmes en se masturbant ou pendant les rapports sexuels sans pour autant apprécier cela outre mesure et trouver que c’est là quelque chose de peu d’intérêt. Donc, aimer physiquement les stimulations d’ordre sexuel ou avoir déjà eu des orgasmes n’est pas en contradiction avec le fait de se définir a, grey ou demi. Pour reprendre mon analogie de l’autre fois sur les salsifis, des salsifis sont nourrissants d’un point de vue nutritionnel, ce n’est pas pour cela qu’on est obligé d’aimer ça ou d’avoir envie d’en manger. Pour beaucoup d’a, demi ou gray ayant une libido, la masturbation est même vécue comme une corvée empêchant de s’occuper de choses plus passionnantes comme, par exemple, la confection de cupcakes à la fraise. Il y a également très souvent une pression de la part du ou de nos partenaires sexuels. Il est trè
    s pratique de sous-entendre que si l’on a un jour apprécié (ou fait semblant d’apprécier, parce que, vous savez… les injonctions) coucher avec elleux, nous ne pouvons pas prétendre pouvoir nous définir comme nous le souhaitons et nous nous devons de continuer à pratiquer le sexe. Sauf qu’il est tout à fait légitime d’avoir été un jour intéressé.e par le sexe et de perdre cet intérêt, ou bien d’être interessé.e à certaines périodes et pas à d’autres si l’on est par exemple greysexuel.le.
  • L’idée que si l’on a jamais essayé le sexe on ne peut pas savoir avec certitude si on aimera ça ou non. Comme je le disais plus haut, avoir du plaisir ou pas n’a aucun rapport avec le fait d’être a, demi ou gray. C’est le fait d’avoir envie ou pas de le faire avec quelqu’un qui en a un et nul besoin d’essayer pour savoir si l’on éprouve ou non de l’attirance sexuelle pour autrui. Il s’agit là d’une façon de penser vraiment nocive, car elle pousse beaucoup de personnes à essayer sans réel désir de le faire en les persuadant que « l’appétit vient en mangeant » et que même si elles ne sont pas intéressées, elles changeront d’avis en cours de route. Il y a également celle selon laquelle il est « normal » pour les personnes dotées d’un vagin d’avoir peur du sexe quand elles ne l’ont encore jamais fait, ou le préjugé tenace qui dit ces personnes ne sont de toute façon « naturellement » pas portées sur la chose mais doivent s’y plier si elles veulent être vues comme dignes d’intérêt. Sauf que non, il n’est pas « normal » d’avoir peur du sexe et oui, les personnes doté.e.s d’un vagin peuvent apprécier cela autant que les autres. Non, un vagin n’est pas une chose particulièrement fragile quand on la traite avec le respect et les précautions qui lui sont dues.
  • Le côté « sex-positive » de certains milieux féministes où il est de bon ton de crier sur les toits qu’on coucherait bien avec ses nombreux crushs et que le sexe c’est trop génial, tandis que tout discours autour de l’asexualité y est complètement absent. La sexualité non axée uniquement sur la satisfaction des hommes cis hétéros doit évidemment être mise en avant, mais sans pour autant traiter de coincé.e.s tous.tes celleux ne se retrouvant pas dans ce discours plus que dans l’autre.

Il est important de garder à l’esprit que la seule personne habilitée à décider de si vous êtes asexuel.le, demisexuel.le ou graysexuel.le est vous-même et personne d’autre. Votre vie sexuelle passée ou présente, votre personnalité, comme le fait d’aimer les blagues grivoises ou non ou celui d’aimer les câlins ou non, ne doivent pas servir à douter de votre légitimité sur la question.

L’appropriation du terme a, demi ou gray peut également évoluer à mesure que l’on découvre toutes ses déclinaisons. Par exemple, je me suis découverte demisexuelle en rencontrant mon copain, pour qui j’ai une très forte attirance physique mais aussi sexuelle, bien que cela soit plus ou moins présent selon les périodes. Je serais donc plutôt demigraysexuelle… De quoi faire blanchir les cheveux de madame Mazaurette.

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Asexuel.le ? Demi ? Gray ? Peu importe, j’ai eu du gâteau ! (jeu de mot avec la mème anglophone se terminant par « doesn’t matter, had sex »)
écrit par
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