"Toutes les femmes vivaient dans l'angoisse chaque mois"

Cette phrase, c’est celle de Catherine, militante au Planning familial en 1965. Cette phrase, chaque femme vivant dans un monde où la contraception et l’avortement étaient interdits aurait pu la prononcer.

téléchargement (14)Xavière Gauthier a recueilli le témoignage de ces femmes dans un livre, « Avortées clandestines », aux éditions du Mauconduit. C’est un livre essentiel, car les plus jeunes d’entre nous ont souvent du mal à se rendre compte de la réalité de l’avortement clandestin. Pour les plus riches, il suffit de se rendre à l’étranger ou de payer grassement un médecin. Pour les autres, il faut savoir à qui s’adresser, trouver un nom en sachant qu’on peut être dénoncée et risquer la prison, trouver l’argent nécessaire, supporter des méthodes d’avortement douloureuses et dangereuses, parfois mortelles, et quand on se retrouve à l’hôpital, supporter le mépris du personnel soignant. Et se taire. Se taire alors que la plupart des femmes ont subi un avortement, se taire parce que les hommes qui gouvernent ont décidé que les femmes ne peuvent pas disposer de leur corps, se taire parce que des lois injustes font des femmes des criminelles. Aujourd’hui, ces femmes parlent. Et leur parole est essentielle. Elle nous rappelle ce à quoi celles qui sont maintenant en âge de procréer ont échappé, elle nous rappelle que ce temps n’est pas si lointain et qu’il faut rester vigilantes pour ne pas le connaître à nouveau.

Quelques extraits de ces témoignages:

« Je suis allée voir une faiseuse d’anges dont un copain m’avait donné l’adresse. Seule. (…) J’y suis allée trois ou quatre fois. Elle a commencé avec des queues de persil pour ouvrir le col, une tige très épaisse. J’étais allongée sur la table de la cuisine, avec la peur que quelqu’un sonne et que je me retrouve ailleurs, la peur d’être découverte. Au moment où elle introduisait la sonde, c’était très douloureux. (…) Mais il ne se passait rien. J’y suis retournée plusieurs fois et j’ai fini par faire une septicémie. (…) J’ai été hospitalisée en urgences à Tarnier (…). Ca a duré plusieurs heures. Il fallait laisser faire. C’était d’une cruauté absolue. »

– Maryse

« Je ne sais pas combien de temps ça a duré, mais ça a été une souffrance… atroce. Difficile à dire. Puis on m’a allongée sur un lit. Je saignais énormément. On a dû me laisser un petit quart d’heure de récupération. Puis on m’a remis les bottes, comme ça, sans me nettoyer les jambes. Quand je suis arrivée chez moi, j’ai découvert que j’avais les jambes totalement remplies de sang. »

– Anne

« Le pire des souvenirs: dans l’ambulance, on m’avait donné une chaise puisque je ne tenais pas debout, mais à la clinique, on a voulu me faire lever de ma chaise. « On », ce sont deux infirmières, ou deux aides-soignantes, en tout cas, deux femmes, elles m’ont prise chacune par un bras et, comme je n’arrivais pas à me tenir debout, elles m’ont engueulées. Elles disaient que c’était une honte, à mon âge, de ne pas pouvoir marcher. Des réflexions très agressives. Elles m’ont poussée et je suis tombée dans l’ascenseur. (…) Au réveil, j’étais dans une pièce où des femmes pleuraient. J’ai compris qu’elles pleuraient parce qu’elles avaient perdu un bébé qu’elles auraient voulu avoir. (…) J’avais tout juste 17 ans. »

– Elisabeth

Veil-couv-site-240x368Il y a entre 200 000 et un million d’avortements clandestins par an en France : la situation sanitaire est catastrophique, la loi n’est pas respectée. Ce sont ces deux arguments, et non celui de la liberté des femmes à disposer de leur corps (que rejettent trop d’hommes politiques, d’associations et l’opinion publique) qui permettront à la loi Veil de passer. Une loi en demi-teinte donc, mais une loi quand même. Les débats qui ont agité la société à l’époque, des tracts du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) au discours de Simone Veil, en passant par les propos de Laissez-les-vivre qui n’hésite pas à comparer l’avortement libre aux crimes nazis sont repris dans le livre « Ils ne décideront plus pour nous, débats sur l’IVG, 1971-1975 » d’Anne-Cécile Mailfert, aux éditions Les Petits matins.

A cette époque, le procès de Bobigny a joué un rôle majeur dans l’évolution des mentalités. Sur le bancs des accusés, Marie-Claire, jeune fille de 17 ans ayant avorté après un viol, sa mère et les femmes qui ont aidé à l’avortement. A la défense, Gisèle Halimi, qui transforme ce procès en celui de l’avortement clandestin. Marie-Claire sera relaxée, les autres femmes condamnées à des peines symboliques. L’intégralité des débats est à lire dans « Le Procès de Bobigny, Choisir la cause des femmes », aux éditions Gallimard.

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v_c1_web_ivg_30Si aujourd’hui l’ IVG est un droit, il reste trop souvent moralement condamné, il est régulièrement présenté comme une faute que les femmes doivent expier par la culpabilité et une tristesse forcée. Parce que l’avortement, même s’il peut être mal vécu, même s’il reste une épreuve pour certaines, est aussi un soulagement pour d’autres, et uniquement cela, parce que personne n’a à nous dire comment nous devons vivre l’IVG, un site internet s’est créé IVG, Je vais bien, merci! dont les éditions La ville brûle ont repris des témoignages dans le livre « J’ai avorté et je vais bien, merci ! », par Les filles des 343.

A lire également :

product_9782070456635_195x320« La Vacation », Martin Winckler, folio: l’histoire d’un médecin vacataire qui pratique des IVG

COUV le choix 3.indd« Le Choix », Désirée et Alain Frappier, La ville brûle: les années de combat pour la loi Veil dans une BD qui mêle les petites et la grande histoire.

téléchargement (13)« Libre de choisir », Wachs et Richelle, Casterman: Anna a 15 ans, elle a été violée et va se rendre compte à quel point il est difficile d’avorter en France dans les années 60.téléchargement (12)

« Des salopes et des anges », Tonino Benacquista et Florence Cestac, Dargaud: une troisième bande dessinée, qui raconte le voyage à Londres pour avorter de trois femmes en 1973.

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