Vie d’Asex

Comme on l’a vu la découverte de son asexualité peut prendre du temps, parfois plusieurs années et plusieurs partenaires pour réussir à mettre un mot sur ce que l’on croyait être une « anormalité ». De même, lorsque l’on parvient à définir son rapport au sexe et au désir, il n’est pas facile de faire son coming out. Peu connue, souvent assimilée à de la pruderie, l’asexualité est mal acceptée, voire parfois niée. Tous ces éléments ne facilitent pas l’épanouissement dans une société qui promeut le sexe en permanence, et présente les « pas-baisé-es » comme des personnes tristes, qui ratent LE grand plaisir de la vie. C’est pourquoi ici nous aimerions tordre le cou à certaines idées reçues quant à la vie des asexuel-les.

OUI, les asexuel-les ont parfois une vie sexuelle (homo, hétéro, auto), iels font l’amour, se masturbent, un peu, beaucoup, ou pas du tout. NON, les asexuel-les n’ont pas « un problème » qui résiderait dans leur petite enfance ou leur rapport à leur mère. OUI, les asexuel-les ont parfois été violé-es ou victimes de violences sexuelles/sexistes (au passage, comme bon nombre de personnes non-asexuelles en fait). NON, cela n’a pas forcément une incidence sur leur orientation sexuelle, et même si c’était le cas est-ce que ça vous regarde franchement ? Au lieu de supposer, le mieux est encore et toujours d’écouter les concerné-es, d’accepter ce qu’iels ont à dire, de ne pas les pousser à en dire plus que ce qu’iels veulent bien révéler.

Ce qui ressort de façon évidente des témoignages que nous avons collectés, c’est que le plus dur à gérer lorsque l’on est asexuel-le est le fait d’avoir un-e partenaire sexuel-le. On analysera ici les deux aspects principaux de la vie d’asexuel-le, à savoir au sein du couple (au sens large : exclusif, non-exclusif, avec investissement amoureux ou non, etc.), et en dehors (oui, ça fait un peu « tout tourne autour du couple » mais lorsque l’on parle d’orientation sexuelle bin, c’est un peu le cas).

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Au sein du couple

Comme on l’a dit plus haut, la dissymétrie du désir dans la relation pèse souvent sur les personnes asexuelles.

Pour Barbara : « Le plus délicat à gérer est évidemment ma relation avec mon copain. » Lucile va dans le même sens : « La plus grande difficulté c’est de gérer la culpabilité entre lui a envie et moi non. » Cette question de la culpabilité nous semble centrale puisque cela rejoint l’idée insidieuse que l’on « doit » du sexe à son-sa partenaire, idée qui est rabâchée aux femmes régulièrement et très rapidement dans leur vie. Ainsi il est très dur de dire « non », surtout lorsque cela est récurrent. Sabrine relève d’ailleurs cette pression et ce qu’elle a d’égocentrique : « Avant cela, j’étais persuadée que j’étais anormale et que, comme le « problème » venait de moi, c’était à moi de « l’assumer » en me forçant. Aucun de mes ex ne m’a dit que ce n’était pas obligé. Au contraire, ils en rajoutaient une couche en parlant de leur soi-disant malheur quand ils n’avaient pas leur su-sucre tous les soirs, en me menaçant de me tromper ou en disant que j’étais « chiante » de ne pas avoir envie. Un m’a même reproché de ne pas avoir « envie d’avoir envie »… Comme si ça se commandait. J’aurais pu leur reprocher de ne pas avoir envie de ne pas avoir envie, si on va par là… »

Effectivement, pour ces hommes dont elle parle ici, leurs désirs devaient passer avant ceux de leur compagne. Pourtant, et comme je l’écrivais il y a déjà un an : « Je pense que violer quelqu’un est plus grave que de dormir sur la béquille. » Autrement dit, ce sont les désirs de la personne qui en veut le moins qui doivent passer en premier. Lorsque quelqu’un souhaite mettre un terme à une relation, c’est bien son désir qui l’emporte. Lorsque quelqu’un tombe enceint-e et ne veut pas mener cette grossesse à terme, c’est également son désir qui doit l’emporter (malheureusement c’est encore loin d’être le cas partout). La même chose est valable pour les relations sexuelles.

Pour autant, et comme on l’a dit plus haut, les personnes asexuelles sont tout à fait capables de consentir à un rapport sexuel. Cela peut être pour plusieurs raisons : parce qu’elles sont demi ou grey-sexuelles et donc éprouvent du désir parfois, ou bien parce qu’elles ont envie de faire plaisir à leur partenaire, parce que l’activité sexuelle est agréable de temps en temps. La présence de désir n’est pas nécessaire, je dirais même que la seule chose qui compte en matière de sexualité est le consentement. Sabrine décrit sa relation au sexe dans ces termes : « J’apprécie beaucoup le fait de faire l’amour, mais pas plus qu’une autre activité sympa. » tandis qu’Adèle s’interroge sur la question du désir : « C’est quelque chose que j’ai beaucoup de mal à comprendre, et pourtant j’en ai déjà ressenti. Genre, je le vois comme un truc limite incontrôlable où tu crèves d’envie de baiser, tu ne peux penser à rien d’autre. Moi ça me fait ça pour la bouffe quand j’ai faim, et les épisodes des séries dont je suis accro, mais le sexe… Avec mon partenaire actuel c’est super cool et à chaque fois je me dis que c’est quand même vachement bien mais je dois oublier entre temps parce que j’y pense à peu près jamais. » Point besoin de désir irrépressible pour apprécier le sexe donc.

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La difficulté bien sûr est de savoir trouver un juste milieu entre son bien-être et celui de son-sa partenaire. Il serait effectivement inutile de nier que l’éducation et la société nous enjoignent à pratiquer le sexe régulièrement. Même avec un-e partenaire compréhensif-ve, il est parfois difficile de se débarrasser d’une certaine culpabilité. Il s’agit encore de quelque chose que l’on retrouve massivement dans les témoignages que l’on a récoltés. Ainsi Barbara écrit : « Mais à force de discussions et de mises au point sur ce que j’aime ou n’aime pas, ça se passe assez bien. Il se satisfait seul, et on se fait tout plein de câlins non-sexuels. Ça me taraude quand même chaque fois qu’on est dans un lit, et c’est lui qui me dit souvent d’arrêter de culpabiliser. Difficile, quand partout le sexe est la norme ! » Lucile aussi s’interroge à ce propos : « La grande question de est-ce qu’il va supporter ça toute la vie? ça fait 5 ans, on ne s’est jamais engueulés à cause de ça, il comprend, mais ça fait toujours un peu flipper. »

De même, on a tendance à associer sentiment amoureux et désir sexuel, comme si l’un n’allait pas sans l’autre. C’est effectivement le cas pour les personnes demi-sexuelles qui n’éprouvent du désir que lorsqu’elles sont proches émotionnellement de leur partenaire. Néanmoins il serait réducteur de généraliser cet état de fait. Ce message plus ou moins explicit
e que véhicule la société a poussé Adèle à s’interroger à propos de relations passées : « Je n’étais pas amoureuse des rares hommes pour lesquels j’ai éprouvé du désir, j’en suis consciente maintenant. Mais à l’époque j’ai plusieurs fois eu l’illusion qu’il y avait plus que du désir entre nous. Comme si le fait de bien s’entendre au lit pouvait suffire à construire une relation entière. Je pense qu’il y a bien plus… Du moins pour moi ça n’est pas si important. » Marie a elle aussi subit cette pression : « J’étais avec un mec asexuel quand j’étais au lycée. Et en tant qu’asexuelle aussi ça m’a pas perturbée. On couchait jamais ensemble et j’étais trop bien dans cette relation. Et un jour, des copines ont commencé à me parler de sexe, genre c’était LA preuve d’amour et tout et si un mec couche pas avec toi c’est qu’il t’aime pas. Et comme j’ai cru que c’était ça parce qu’on avait jamais parlé d’asexualité bah j’ai fini par le quitter. »

Comme l’a montré le témoignage de Sabrine plus haut, la culpabilité sera d’autant plus présente face à un-e compagnon-e peu scrupuleux-se et qui se soucie uniquement de ses envies. Au contraire, un-e partenaire respectueux-se et à l’écoute permet en règle générale une relation sereine. Marie est passée par plusieurs relations dans lesquelles elle ne se sentait pas à l’aise, pas rassurée, jusqu’à maintenant : « Aujourd’hui avec mon nouvel amoureux, je lutte contre le conditionnement. Quand je me force, il s’arrête. Et je me vexe. Quand je n’ai pas envie, je culpabilise mais de mon fait, pas du sien. On parle, on cherche des solutions, on retire la PIV de notre couple. Je l’aime et je ne connais pas d’endroit plus accueillant que ses bras dans notre lit. Mais sans sexe. Avec câlins, bisous, corps qui s’emmêlent et s’embrassent, mais sans les pressions au coït. ». Sabrine est elle aussi aujourd’hui avec un homme qui respecte son orientation sexuelle : « Mon copain est un mec décent, il ne me culpabilise pas et ne demande jamais car il sait que cela me ferait mal de devoir dire non. » Comme dit bien souvent, mais ça ne fait pas de mal de le répéter, la communication est la clef.

En dehors du couple

Les personnes asexuelles font partie des MOGAI (Marginalized Orientation, Gender Identities and Intersex, expression qui a pour but d’être plus inclusive que notre bon vieux LGBT+). Est-ce à dire qu’il existerait une acephobie, comparable à l’homo ou à la transphobie par exemple ? En premier lieu il nous semble évident que chaque oppression est spécifique et même si l’on retrouve des mécanismes similaires (tels que la psychiatrisation « iels sont malades » ou l’invisibilisation « tu es sûr-e de ton orientation ? C’est peut-être une passade »), il est hors de question de hiérarchiser ou comparer le vécu des opprimé-es. Finalement, en ce qui concerne les personnes asexuelles, l’oppression est assez paradoxale puisqu’elle permet à la fois d’être plutôt tranquilles, et en même temps nie purement et simplement leur existence. Vous comprenez bien que le fait d’être « plutôt tranquilles » semble assez dérisoire lorsque la société nie en permanence votre existence. C’est tout le problème qu’a démêlé pour vous KarlS dans son article sur la visibilité : « Si nous n’existons pas pour la population alors la population ne peut s’identifier à nous. Et si la population ne peut s’identifier à nous cela signifie que certain-es de nos pair-es sont probablement en train de s’autodétruire parce qu’on leur répète depuis des années que le sexe c’est le bien, et que quand on aime pas on se force. De plus, pour celleux d’entre nous qui ont trouvé leur place sur le spectre, cette méconnaissance représente un grand danger. Si en face de vous, vous n’avez des gens qui n’auront jamais entendu parler de votre existence, vous vous exposerez clairement plus à différentes formes de violence que si on connaît votre orientation et qu’elle a été assimilée par la majeure partie de la population. »

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Le problème de la visibilité revient assez régulièrement dans les témoignages. Albert écrit : « En quelque sorte, les asexuel-les n’existent pas, n’ont aucune visibilité, contrairement aux homosexuel-les ou aux trans. » Pour Barbara, en couple avec un homme, la confusion entre intérêt romantique et orientation sexuelle est réductrice : « Je n’aime pas qu’on me considère hétérosexuelle. » Quant à Adèle, le manque de visibilité induit chez elle un défaut de confiance en soi : « Le fait de ne pas exister pour la majorité des gens n’aide clairement pas à s’accepter soi-même. Et puis on est souvent pathologisé-es, ou bien juste nié-es, genre on se fait des films ou on se cherche des excuses. Mais je suis quand même capable de m’auto-définir ! Bref, je n’en parle qu’avec des ami-es proches ou avec d’autres aces, l’incompréhension des gens me fait trop peur. » L’invisibilisation des asexuel-les va de pair avec une hypersexualisation de la société, qui montre et valorise le sexe en permanence. Beaucoup de personnes asexuelles se sentent agressées par cette omniprésence qui les renvoie à un statut « d’anormaux-les », ou de « mauvais coup ». Cela a également tendance à les isoler. Pour Albert, il y a effectivement une sensation de séparation d’avec les sexuel-les : « En ce qui concerne la vie, je crois que c’est un peu comme pour tou-tes les autres asexuel-les, les injonctions au sexe omniprésentes sont gonflantes, mais je me sens moins persécuté qu’incompris, parce que le rapport société/sexe veut qu’on apprécie le sexe, voire que ça soit la seule façon d’exprimer une affection intime et même parfois un but dans une relation… » Tandis que Lucile se sent parfois gênée lors de discussions entre ami-es : « Mais c’est plus dans les discussions avec des ami.es où ça peut poser problème, du genre « ralala, vous ne vous êtes pas vus depuis longtemps, vous allez grave baiser (non) » ou des sous-entendu graveleux. Quand mes potes parlent de cul entre elleux aussi, j’ai tendance à mettre trèèès longtemps à chercher un filtre au fond de mon sac. »

Comme bien souvent, la société hétéropatriarcale dans laquelle nous vivons nous influence (ou cherche à nous influencer) dans les domaines les plus intimes de nos vies. Et comme bien souvent, je dirais qu’il existe moultes façons d’être heureux-se, de s’épanouir, sans pour autant rentrer dans les schémas que la société nous présente comme « normaux » ou « acceptables ». Pour cela, la bienveillance et la compréhension sont de mise, avec vous-même, avec les autres. Communiquez, respectez les envies, les ressentis des autres, ne dénigrez pas ce qui est différent de vous, cherchez à comprendre sans intrusions, laissez toujours une porte de sortie disponible dans la discussion, ou les rapports sexuels. Nos altérités nous enrichissent.

Punch, with love <3

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