Vis ma vie de stagiaire sourde

Les réflexions dans les journaux mainstream entourant le vote de la loi Macron et plus généralement celles sur la scolarisation et l’emploi des personnes handicapées me semblent manquer d’un élément essentiel : les témoignages de personnes concernées. Quand il s’agit de parler des chiffres concernant le taux d’élèves handicapé.e.s intégrant des établissements scolaires « ordinaires », quand bien même cela ne voudrait rien dire quant à la qualité de l’accueil prodigué à ces élèves, il y a du monde. Idem pour le taux des personnes handicapé.e.s que des chefs d’entreprises, ces bons samaritains, auront bien voulu embaucher. Mais où sont les témoignages ? Il ne suffit pas de dire que le taux de scolarisation en milieu « ordinaire » ou le taux d’emploi baisse ou augmente pour pouvoir déclarer que la situation des élèves et travailleurs handicapé.e.s se dégrade ou s’améliore. Ma consœur Jayne nous parlait l’autre jour de son expérience de travailleuse handicapée cherchant un CDI. Voici mon histoire d’étudiante sourde en BTS, puis en L1 de droit ayant effectué plusieurs mois de stage dans deux études de notaires différentes.

Il y aurait énormément de choses à dire sur l’accueil des élèves handicapé.e.s en milieu dit « ordinaire » tant le fait de daigner leur ouvrir les portes de ces établissements sans même former les professeur.e.s à répondre à leurs besoins spécifiques passe pour la panacée en terme d’égalité des chances. Mais aujourd’hui, je vais me concentrer sur l’accueil qui m’a été réservé lorsque j’ai effectué mes douze semaines de stage obligatoires afin de valider mon diplôme.

By Ralph Hammann (Own work) [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons

Ma recherche d’un lieu de stage a abouti rapidement. Tellement rapidement que ma prof principale, après avoir levé les yeux au ciel et dit « Bon, on va s’occuper de votre stage », a eu l’air très dubitative lorsque je lui ai annoncé que j’avais trouvé, sans aide de sa part, une étude s’engageant à m’accueillir. Elle m’a même demandé de lui montrer le mail que j’avais reçu afin de s’assurer, m’a-t-il semblé, qu’un notaire était vraiment assez inconscient pour vouloir de moi. Drôle de sensation, mi-blessée mi-jubilatoire, que celle que l’on ressent en montrant à un.e prof qu’ille a tort de nous sous-estimer.

La première période de stage, d’une durée de deux semaines, se déroule très bien mais uniquement, je l’ai réalisé par la suite, car je suis la seule stagiaire présente au sein de l’étude et que je suis débutante. Le collaborateur qui s’occupe de moi prend le temps de m’écrire ses explications et de me donner toutes les informations dont j’ai besoin ainsi que celles que ma curiosité me pousse à réclamer. On ne me donne que des tâches basiques à effectuer mais qui demeurent passionnantes pour quelqu’un qui découvre le métier, je veux dire par là qu’il ne s’agit pas simplement de trier des dossiers ou de classer des documents comme ce que je serai amenée à faire par la suite.

Le seul bémol à ce premier contact avec le monde du travail a été le premier jour avec la présence, onéreuse et parfaitement inutile, d’une employée de l’INJS (Institut National des Jeunes Sourds). Cette personne a été précieuse lors des réunions avec mes professeurs, elle n’a pas hésité à taper du poing sur la table lorsque ces derniers rechignaient face aux mesures simples qu’on leur demandait de mettre en place afin que je puisse étudier décemment (ces mesures n’ont jamais été correctement exécutées mais c’est un autre sujet). En revanche, j’aurais pu très facilement me passer de sa présence à l’étude, un entretien de quelques minutes avec mon maître de stage et un « accompagnement » de quinze afin de s’assurer que tout allait bien m’ayant coûté la bagatelle de 150€ sans que l’on ait daigné me prévenir que ces interventions n’étaient remboursées que lorsqu’elles avaient lieu au sein d’un établissement scolaire.

Lors des périodes suivantes, l’étude accueille deux autres stagiaires. Je ne souhaite évidemment pas rejeter la faute sur elles, car elles n’ont pas demandé à être les seules bénéficiaires des explications dispensées par les collaborateurs et les notaires, mais c’est tout de même ainsi que cela va se passer. Avec deux stagiaires valides présentes, les collaborateurs se sentent autorisés à se contenter d’explications orales, comme cela ne manque jamais d’arriver lorsque j’ai de la compagnie. La personne qui m’accompagne (c’est-à-dire presque toujours mon copain) se retrouve seul.e interlocuteur/ice de la ou des personnes à qui nous avons affaire. En temps normal, cela ne me gêne pas, car l’on me fournit ensuite une explication plus ou moins détaillée de ce qui s’est dit. Mais pendant ces stages, j’étais seule.

Et en plus, la connexion était pourrie…

Il convient de préciser que la théorie et la pratique notariales sont deux choses complètement différentes, sans oublier le fait que les cours de pratique sont ceux pour lesquels j’obtenais le moins de notes écrites de la part de mes camarades. Je suis donc toujours dans le flou quasi complet en ce qui concerne la maîtrise du logiciel extrêmement riche et complexe utilisé par les notaires. On pourrait m’objecter que je n’avais qu’à aller demander… Oseriez-vous aller déranger quelqu’un qui a l’air occupé, et ce toutes les heures pendant deux mois, pour lui demander des explications, des précisions, lui dire que vous n’avez pas bien compris ce qu’ille vient juste de vous dire ? Oseriez-vous le faire trois fois de suite alors que la personne enchaîne les appels téléphoniques ? Oseriez-vous le faire alors que vous éprouvez de grandes difficultés pour parler, pour voir ce que l’on vous montre à l’écran, que vous n’entendez presque rien et que vous devez redemander à chaque fois que l’on vous écrive les choses ? Pour ne rien arranger, j’étais encore persuadée que la lecture labiale allait me sauver la vie et que si je ne comprenais pas quelque chose, c’est que je n’avais pas fait assez d’efforts pour cela.

Petit à petit, je me rends compte que les tâches que l’on me confie restent les mêmes qu’au début, en plus d’être de plus en plus rares. Je me rends compte, aussi, que les deux autres stagiaires ressortent souvent du bureau du notaire avec un dossier à traiter sous le bras, alors que je suis allée lui demander trente secondes plus tôt s’il n’avait rien à me confier. Mais il n’a jamais rien à me confier, ou quand il trouve quelque chose, il me demande d’un ton condescendant si je sais le faire alors qu’il s’agit toujours d’une chose simplissime que je maîtrise depuis des mois. J’aurai d’ailleurs droit au même accueil condescendant dans la seconde étude pour laquelle je vais travailler, alors que j’aurai pourtant obtenu mon diplôme.

Les notaires et leurs collaborateurs n’ayant jamais rien à me faire faire, je finis par aller m’enquérir auprès de la secrétaire pour savoir si elle a besoin de mon aide. Elle n’a jamais rien de mieux à me proposer qu’aller classer des dossiers ou ranger des documents aux archives, mais c’est toujours mieux que de glander sur internet en ayant des sueurs froides à l’idée que quelqu’un passe derrière moi et voie ce que je suis en train de faire. Lorsque je repense à mes stages, je me souviens surtout de cette culpabilité de ne rien faire de productif alors que j’allais proposer mon aide aussi souvent que je l’osais et que la réponse était presque toujours « non ».

Je passe donc pas mal d’après-midi aux archives à chercher le bon dossier. Un jour, la secrétaire me confie une liasse de papiers. Ce sont des courriers à classer chacun dans le dossier archivé auquel ils appartiennent. Je passe une bonne partie de l’après-midi à le faire et, n’ayant pas trouvé tous les dossiers le soir venu, je pose le reste des courriers sur « mon » bureau. Manque de bol, on est vendredi et je suis malade le lundi qui suit. Je ne reviens à l’étude que le mardi et constate que les courriers ont disparu. Je n’ose rien dire, partant du principe que quelqu’un s’en est occupé pendant mon absence de la veille.

Lorsque je vais demander à la secrétaire si elle a un autre travail pour moi, elle m’accueille d’un regard glacial et m’accuse très explicitement d’avoir sciemment « enterré »  des documents pendant trois jours. Pour en faire quoi ? Je ne sais. Elle juge également bon d’ajouter, toujours franchement, que je n’arriverai jamais à rien dans la vie si je continue de lire des magazines au lieu de travailler. Elle fait référence au vendredi précédent où, cinq minutes avant la fin de la journée, j’ai eu l’outrecuidance de sortir le programme ciné pour le lire. Elle ne trouve évidemment rien à redire à l’attitude des autres stagiaires, puisque celles-ci étaient, pendant ce laps de temps, en train de plaisanter oralement avec les notaires en buvant du thé. Si je comprends bien, on n’a le droit de se détendre au travail qu’en bavardant oralement avec ses collègues. Moi, je dois me mettre en pause et fixer mon écran sans rien faire en attendant 17h. Ce jour-là, j’aurai du mal à attendre d’être rentrée chez moi pour fondre en larmes. Inutile de vous dépeindre l’ambiance dans laquelle se passera le reste du stage et l’état d’esprit dans lequel j’étais chaque fois que je croisais la secrétaire.

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Pour les chiffres, j’ai donc bien été accueillie au sein d’une entreprise et j’ai pu valider mon diplôme, hourra… Mais à quel prix ? De longues semaines d’angoisse quasi permanente dont je suis ressortie avec des idées noires et la certitude que je ne valais rien, que je ne serai toujours qu’une indésirable où que j’aille. Aujourd’hui, ce diplôme ne me sert à rien et je n’ai pas pu me former correctement. Le stage que j’ai fait dans la seconde étude avait pour but de rattraper un peu mon retard mais il s’est déroulé exactement de la même façon. Je n’ai pas honte de dire que, vu l’accueil qui m’a été réservé, je n’ai absolument aucune envie de trouver du travail, ni dans cette branche, ni dans une autre. Ma vie est déjà assez dure comme cela sans que j’aille m’encombrer d’un employeur qui, au mieux, m’ignore et au pire, me méprise.

Ce n’est pas à nous de nous couler de force dans un moule qui ne nous correspond pas. Je ne sais pas si j’ai aussi été, comme le disait Jayne, un quota, mais je demandais si peu d’aménagements afin d’être sûre d’avoir des directives et des explications écrites… Je ne suis pas informaticienne, mais il me semblait peu contraignant de mettre en place un t’chat utilisable en interne dans l’étude afin que je puisse converser facilement avec les collaborateurs ou les notaires. À la place, on m’a demandé d’envoyer des mails auxquels je n’avais jamais de réponses. Tant que la société considérera que les aménagements dont nous avons besoin pour travailler confortablement et efficacement sont des caprices, je ne travaillerai pas, peu importent les efforts qu’elle fait pour me persuader que je ne vaux rien sans cela.

écrit par
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